Société

Bemba devant la CPI : trois registres pour un procès

Lors de l’audience d’ouverture, dans l’après-midi du 22 novembre, les parties prenantes ont fourbi leurs arguments. Mais sobres, émouvantes ou ironiques, elles ne jouent pas sur le même registre.

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Mis à jour le 23 novembre 2010 à 08:20

En ce premier jour du procès de Jean-Pierre Bemba devant la Cour pénale internationale (CPI), l’accusation, les représentants des victimes et la défense ont en quelque sorte déroulé la bande-annonce du procès. Durée : 4 heures 15 (hors entracte). Décor : une salle d’audience impersonnelle – sols et mobilier de bois clair – protégée du public par une vitre blindée. Registre : variable selon les parties.

Sobriété

Il y a d’abord le bureau du procureur. Bien que l’Argentin Luis Moreno-Ocampo ait dans le passé témoigné d’un goût pour la mise en scène (il a tenu le rôle de l’arbitre dans Forum, une émission argentine de télé réalité, dans les années 1990), son jeu est le plus sobre. Lui, son adjointe, la Gambienne Fatou Bensouda, et son substitut, l’Allemande Petra Kneuer, ne lâchent pas leur fil rouge. En clair, pour eux, Jean-Pierre Bemba n’a pas commis de forfaits de ses propres mains. Il n’a pas violé, il n’a pas pillé, il n’a pas tué. Il n’était que rarement sur les lieux des crimes, en Centrafrique, au moment des faits qui lui sont reprochés, entre octobre 2002 et mars 2003.

En tant que « chairman » – comme il se faisait appeler – du Mouvement de libération du Congo (MLC), Jean-Pierre Bemba est néanmoins, selon l’accusation, responsable des agissements de ses troupes, les « Banyamulenge ». Le statut de Rome, fondateur de la CPI, prévoit qu’un supérieur hiérarchique puisse être incriminé pour la responsabilité qu’il exerce sur ses hommes. Or, selon le procureur, celle-ci est incontestable dans le cas de Jean-Pierre Bemba. « Il n’était pas seulement le commandant de la milice appelée MLC, il la possédait, il l’a créée pour acquérir un pouvoir politique et économique », explique-t-il. Avant de conclure que l’accusé avait donc connaissance du comportement de ses troupes, mais « il a décidé de ne pas prévenir, de ne pas réprimer, de ne pas punir ».

Émotion

Les représentants des victimes font basculer le ton de l’audience vers l’émotion. Au total, 759 victimes sont représentées et 653 en ont fait la demande. Paolina Massida, du bureau du conseil des victimes de la CPI, entonne d’abord un triste refrain, entamant chacune de ses premières phrases par ces trois mots : « briser le silence ».

Sa bouche est fine, ses cheveux noirs et courts lui encadrent avec précision le visage. Elle égrène ensuite la litanie des souffrances. « Violées, assassinées, pillées, abandonnées, dénudées au bord des routes, vêtues seulement de leur courage, d’un petit morceau de dignité auquel elles ont essayé de s’accrocher. » En quittant la Centrafrique, les Banyamulenge auraient laissé plus de 500 victimes derrière eux, emportant « tout ce qui pouvait être utilisé, cadres de porte et de fenêtre, chaussures, voitures, sommes d’argent, bétail décimé, boutiques, débits de boisson, sacs de manioc, de riz, de maïs, fûts de boisson, viande boucanée ».

Portés par la voix blanche de Paolina Massida, des morceaux de vies lointaines et brisées parviennent jusqu’à La Haye. « N’oublions pas que se tiennent debout des centaines d’enfants, de femmes et d’hommes attentifs à la procédure », conclut-elle. Les trois juges qui composent la chambre III écoutent. Toutes les trois sont des femmes : la présidente (brésilienne) Sylvia Steiner, et ses deux adjointes Joyce Aluoch (kenyane) et Kuniko Ozaki (japonaise).

Des soldats du MLC, en patrouille le 8 novembre 2002 au nord de Bangui.
Des soldats du MLC, en patrouille le 8 novembre 2002 au nord de Bangui.
© AFP

Ironie

Clôturant la séance, Me Nkwebe Liriss choisira de ne pas s’émouvoir. « Je ne répondrai pas au discours émotif […]. Vous ne jugez pas sur la base de l’émotion », annonce-t-il aux juges. Auparavant, il apportait cette précision liminaire en détachant les syllabes : « J’aurais aimé que les parties adverses parlent de mon client et le désignent soit comme "l’accusé" soit comme "Monsieur Jean-Pierre Bemba" et non pas "Bemba". Ce serait, il me semble plus respectueux. »

Le registre de la défense sera donc plutôt celui d’une ironie autoritaire, piquante, parfois proche d’un mépris assumé. « Enquête bâclée », « enquête partiale » : Nkwebe Liriss dénigre le travail de l’accusation, reprochant au procureur de n’avoir pas enquêté à décharge comme le lui impose pourtant le statut de Rome. Il souligne aussi le caractère politique de l’arrestation de Jean-Pierre Bemba, à quelques jours de son élection au poste de chef de l’opposition congolaise. « Sans le vouloir peut-être, l’accusation a joué un jeu sans en être consciente et sans en être complice, analyse-t-il sans cacher sa condescendance pour le bureau du procureur. Nous devons faire attention aux politiciens véreux qui utilisent la Cour pour l’élimination de leurs adversaires. »

À un seul moment, sa voix déraillera. Lorsqu’il évoquera, pour finir, Jeannot Bemba, le père de l’accusé, « décédé sur le chemin du pénitencier de son fils ». Ce fils qui espère voir son honneur lavé « aux yeux du monde entier, de sa famille, de ses enfants et de son père » et qui, pendant ces 4 heures 15, n’a laissé s’esquisser que quelques sourires énigmatiques sur un visage impassible.