Politique

Qui croit encore en Laurent Gbagbo ?

En ne voulant rien céder, Laurent Gbagbo s'est coupé de la plupart de ses soutiens.

En ne voulant rien céder, Laurent Gbagbo s'est coupé de la plupart de ses soutiens. © Chappatte

Compter ses amis, diviser ses adversaires… L’heure est au calcul pour le président ivoirien sortant Laurent Gbagbo, qui n’envisage pas de céder sa place. Autour du « camarade Laurent », les rangs s’éclaircissent.

Le 21 décembre, dans un discours à la télévision ivoirienne, Laurent Gbagbo a proposé un « comité d’évaluation » international pour régler la crise. Mais a posé un postulat : « Je suis le président de la République de Côte d’Ivoire. » En d’autres termes : « Tout est négociable, sauf mon statut de président. » Première réaction d’un diplomate européen : « C’est un faux message d’apaisement pour diviser le camp africain et gagner du temps. » Du côté d’Alassane Ouattara, son Premier ministre, Guillaume Soro, a lâché tout de go: « Il ne reste qu’une solution, la force. »

Laurent Gbagbo a donc une priorité stratégique : éviter toute opération militaire de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao). Pour cela, il doit diviser ses adversaires. Et activer ses réseaux. C’est dans l’épreuve que l’on reconnaît ses amis, dit l’adage. Qui sont-ils ? Petite revue de détail…

Angola : l’allié indéfectible

Depuis que Laurent Gbagbo a fermé le bureau de l’Unita à Abidjan, en 2000, José Eduardo dos Santos lui voue une reconnaissance éternelle. Principal argument pro-Gbagbo : la lutte anti-impérialiste. En public, Jorge Chicote, le ministre angolais des Affaires étrangères, met des gants: « Notre position, c’est la non ingérence. » Mais en privé, Afonso Van-Dúnem Mbinda, le Monsieur Affaires étrangères du Mouvement populaire de libération de l’Angola (MPLA), est beaucoup plus clair. Le 21 décembre à Conakry, dans les coulisses du Palais du peuple, où Alpha Condé prêtait serment, il a lancé : « Les déclarations de l’UA et de la Cedeao, tout cela est orchestré par les Occidentaux. »

Selon Van-Dúnem, deux chefs d’État d’Afrique de l’Ouest ne seraient pas d’accord avec les résolutions pro-Ouattara de la Cedeao. Lesquels ? Sans doute pense-t-il au Gambien Yahya Jammeh. Mais l’autre ? Mystère. Le 5 décembre, Bertin Kadet, le conseiller militaire de Laurent Gbagbo, s’est rendu en Angola. Au menu : livraison d’armes et de munitions.

Gambie : l’ami déclaré

Yahya Jammeh a au moins une qualité : la franchise. Le 11 décembre, il a appelé « les puissances occidentales à cesser leurs ingérences ». Aujourd’hui, les étrangers s’intéressent à la Côte d’Ivoire ; demain, il ne faudrait pas qu’ils se penchent sur l’un des régimes les plus répressifs du continent… Pour Gbagbo, c’est une bonne affaire. Jammeh ouvre une brèche dans le front pro-Ouattara. Le problème, c’est la taille du pays. « La Gambie, ça ne compte pas », souffle un diplomate ouestafricain.

Cap-Vert, Bénin : l’art de l’esquive

« Surtout pas un mot sur cette affaire. » Tel est le mot d’ordre, à Praia comme à Cotonou. Financièrement, Pedro Pires est l’obligé à la fois des Angolais et des Occidentaux. Boni Yayi a d’excellentes relations avec Gbagbo mais, à quelques mois de la présidentielle béninoise, il ne peut pas se couper des « grands » de ce monde.

Gabon, Libye : changement de pied

Après le second tour, Ali Bongo Ondimba a d’abord penché pour son ami Gbagbo. Mais la Radio Télévision ivoirienne (RTI) s’est mis à poser une question dérangeante : « Pourquoi la France a-t-elle validé un hold-up électoral au Gabon en 2009, et pourquoi fait-elle tant d’histoires chez nous ? » Réplique sèche du président gabonais: « Toute comparaison avec d’autres pays me paraît complètement superflue. Je me suis vu reconnaître par toute la communauté internationale. » Selon nos informations, l’ambassadeur de Côte d’Ivoire à Libreville a été convoqué, le 20, par Paul Toungui, le ministre gabonais des Affaires étrangères.

Mouammar Kadhafi, lui aussi, a d’abord cru à la victoire de Laurent Gbagbo. Mais dès le lendemain du premier tour, il est entré en contact avec Alassane Ouattara. Aujourd’hui, comme à son habitude, il garde deux fers au feu. À chaque camp son interlocuteur. Côté Gbagbo, c’est Mohamed al-Madani, le secrétaire général de la Cen-Sad. Côté Ouattara, c’est Ali Triki, le vétéran de la diplomatie libyenne. Le 10, le « Guide » a reçu Bertin Kadet et Alcide Djédjé, le ministre des Affaires étrangères de Gbagbo. Dans le même temps, il est resté en relation suivie avec le camp Ouattara. Le 15, depuis Dakar, où il assistait au Festival mondial des arts nègres (Fesman), Kadhafi a eu une longue conversation téléphonique avec le Français Nicolas Sarkozy. Sujet : la Côte d’Ivoire.

Internationale socialiste (IS) : la déchirure

Les fidèles sont toujours là : le Sénégalais Ousmane Tanor Dieng, président du comité Afrique de l’IS, qui a félicité le camarade Gbagbo; les Français Henri Emmanuelli, François Loncle et Guy Labertit – ce dernier a même assisté à l’investiture du 4 décembre. Roland Dumas, lui, s’est rendu à Abidjan en compagnie de jacques Vergès, à l’invitation de son vieil ami Laurent Gbagbo « pour essayer de mettre un peu de lumière dans son tunnel ». Mais les rangs s’éclaircissent. À Dakar, le message de Tanor passe mal chez ses collègues socialistes. À Paris, la direction du PS (Aubry, Fabius, les strauss-kahniens…) demande au camarade ivoirien de reconnaître sa défaite. Jean-Marc Ayrault propose même que le parti de Gbagbo soit exclu de l’IS. À Yaoundé, l’Union des populations du Cameroun (UPC) n’a pas ces états d’âme. Le parti de Moukoko Priso est sur la même ligne que l’Angola : « Halte à l’infamie contre la souveraineté de la Côte d’Ivoire. »

Droite et extrême droite françaises : tous contre Sarkozy

Jean-François Probst, Philippe Evanno, Yannick Urrien… Gbagbo savait qu’il avait quelques amis chez les vieux compagnons de Jacques Chirac. Il a dû boire du petit-lait en entendant la charge de Dominique de Villepin contre Sarkozy. « Je ne crois pas à la logique de l’ultimatum », a lâché l’ancien Premier ministre. Mais il a dû être plus étonné en entendant les Le Pen – père et fille – prendre sa défense. « Je juge avec assez de sévérité la précipitation avec laquelle le président français a pris position [pour Ouattara] », a lancé Marine Le Pen, le 19 décembre. Bien entendu, la Côte d’Ivoire n’est qu’un prétexte. La cible est Nicolas Sarkozy. Mais Gbagbo le socialiste se serait sans doute bien passé d’un tel soutien…

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« J’y suis, j’y reste ! »

Avec le recul, cette petite phrase extraite de la dernière interview accordée par Laurent Gbagbo avant l’élection présidentielle – c’était dans J.A. (voir n° 2597), à la veille du premier tour, il y a deux mois – semble prémonitoire. D’autant qu’elle fut prononcée par le chef de l’État en réponse à la question: « Que ferez-vous si vous êtes battu? » Au-delà de sa certitude de remporter le scrutin, elle disait aussi sa détermination à se maintenir au pouvoir quel qu’en soit le résultat. À l’époque, ce sens caché avait échappé à tout le monde. Sauf, sans doute, à l’intéressé…

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