Politique

Guerre contre les civils en Côte d’Ivoire

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Par  un collectif de chercheurs*

Les deux présidents proclamés de la Côte d’Ivoire.

Les deux présidents proclamés de la Côte d'Ivoire. © AFP

Plus de deux mois après le second tour de la présidentielle ivoirienne qui a opposé Laurent Gbagbo et Alassane Ouattara, la crise postélectorale s’éternise. Un collectif de chercheurs spécialistes de la Côte d’Ivoire et de l’Afrique de l’Ouest s’inquiète « des risques d’escalade vers une guerre civile ». Jeune Afrique publie leur point de vue.

Laurent Gbagbo s’est maintenu au pouvoir après avoir récusé les résultats du scrutin présidentiel favorables à Alassane Ouattara tels que proclamés par la Commission électorale indépendante (CEI), certifiés par l’ONU et reconnus par la communauté internationale.

Il y a aujourd’hui un risque d’escalade vers une guerre civile. Dans certains quartiers d’Abidjan, à la suite des interventions des forces de l’ordre fidèles à Laurent Gbagbo, il y a eu des disparus dont les leurs restent sans nouvelles, les reportages de presse montrent des cadavres gisant dans les rues, les agents de la morgue refusent de rendre les corps de personnes assassinées à leur famille. Le soupçon pèse sur l’existence de charniers et la pratique d’incinération des corps à faire disparaître du comptage des victimes. Hors d’Abidjan, principalement à l’Ouest du pays, des ONG médicales signalent de graves violences contre les civils.

Minorité tonitruante et agissante

Le souci d’une analyse rigoureuse nous conduit à reconnaître qu’il n’y a pas, en Côte d’Ivoire, de haine atavique entre prétendus groupes ethniques ennemis, ni même entre autochtones et allogènes, entre sudistes et nordistes, encore moins entre chrétiens et musulmans. Des tensions multiformes existent, parfois vives, notamment sur les conditions d’accès à la terre et ce, de longue date. Mais l’imbrication des intérêts mutuels a généralement favorisé des solutions négociées aux désaccords récurrents. Qui plus est, la Côte d’Ivoire reste une terre où le métissage est ancien. C’est un melting-pot trans-ethnique, cosmopolite et pluriconfessionnel. Qui serait contre qui dans une guerre « civile » ivoirienne ? La réponse n’a rien d’évident.

Si des circonstances se sont conjuguées au cumul des peurs, des rancoeurs et des intérêts égoïstes pour provoquer des affrontements entre populations à l’Ouest de la Côte d’Ivoire dans les dernières semaines, il faut aussi rappeler la résilience d’une majorité d’Ivoiriens, tous bords confondus, qui affrontent la crise sans verser dans l’hostilité. À l’échelle nationale, les partisans de Laurent Gbagbo sont une minorité tonitruante et agissante, monopolisant les médias d’État désormais caporalisés, mais il ne faut pas en surestimer le poids démographique.

Des arguments sont utilisés par Laurent Gbagbo : la défense de la souveraineté nationale ou le risque de voir le pays tomber sous la coupe de l’étranger. C’est une rhétorique de diversion. Ses adversaires politiques sont tout autant patriotes que lui et tout autant désireux de renforcer les racines endogènes du développement économique dans un partenariat d’interdépendance avec les puissances occidentales (ou autres) qui soit plus équitable. Et quoi qu’il dise, le régime Gbagbo est loin d’avoir tourné le dos à cet « étranger prédateur » qu’il prétend condamner, sans parler de son recours à des mercenaires libériens.

Conception ethno-nationaliste

Si différence idéologique entre les deux camps politiques il y a, elle se situe dans leur conception de la citoyenneté. Le régime Gbagbo en a une conception ethno-nationaliste : seuls les membres issus de groupes ethniques originaires du Sud ivoirien ont voix au chapitre pour élire leur chef. De sorte que l’idée d’annuler le vote pro-Ouattara des départements du Nord et du Centre va pour ainsi dire de soi : ces électeurs étant assignés par le régime au rôle de citoyens de seconde zone. À l’autre bord prévaut une conception républicaine de la citoyenneté fondée sur le droit du sol et l’égalité de tous les Ivoiriens, à distance du droit divin dont se réclame Gbagbo.

Mais l’idéologie n’est sans doute pas le facteur clé pour comprendre la crise actuelle. Le clan Gbagbo lutte aujourd’hui d’abord et avant tout pour le pouvoir, pour conserver le pouvoir, pour la jouissance même du pouvoir, avec tous les avantages matériels associés.

Comment des civils ivoiriens pourraient-ils s’exprimer librement et manifester quand des bras armés du régime sortant réservent d’impitoyables représailles à ceux qui s’opposent ouvertement ou sont seulement soupçonnés d’avoir mal voté ?

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* Collectif de 50 chercheurs spécialistes de la Côte d’Ivoire et de l’Afrique de l’Ouest :

Michel Agier (École des hautes études en sciences sociales, EHESS), Jean Allman (Washington University in St. Louis), Jean-Loup Amselle (EHESS), Karel Arnaut (Université de Gand), Ralph Austen (University of Chicago), Cheikh Anta Babou (University of Pennsylvania), Georges Balandier (EHESS), Richard Banégas (Université de Paris 1), Thomas Bassett (University of Illinois at Urbana-Champaign), Jean-François Bayart (Centre national de recherche scientifique de France, CNRS), Laurent Bazin (CNRS), Laurence Becker (Oregon State University), Chantal Blanc-Pamard (CNRS), Pierre Boilley (Université de Paris 1), Christian Bouquet (Université de Bordeaux), Sylvie Bredeloup (Institut de recherche pour le développement, IRD), William Gervase Clarence-Smith (School of Oriental and African Studies, SOAS-University of London), Jean-Paul Colleyn (EHESS), Souleymane Bachir Diagne (Columbia University), Mamadou Diouf (Columbia University), Jean-Pierre Dozon (EHESS), Sandra Fancello (CNRS), Boris Gobille (École normale supérieure, ENS de Lyon), Alma Gottlieb (University of Illinois at Urbana-Champaign), Joseph Hellweg (Florida State University), Gilles Holder (CNRS), Paulin Hountondji (Université d’Abomey-Calavi), Ousman Kobo (Ohio State University), Éric Lanoue (Association pour la recherche sur l’éducation et les savoirs, Ares), Robert Launay (Northwestern University), Marie Nathalie Le Blanc (Université du Québec à Montréal), Marc Le Pape (CNRS), Barbara Lewis (Rutgers University), Bruno Losch (Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement, Cirad), Ruth Marshall (University of Toronto), André Mary (CNRS), Achille Mbembe (University of Wittwatersrand), Elikia M’Bokolo (EHESS), Marie Miran-Guyon (EHESS), Jean-Pierre Olivier de Sardan (EHESS), J.D.Y. Peel (SOAS, University of London), Claude-Hélène Perrot (Université de Paris 1), David Robinson (Michigan State University), Ruediger Seesemann (Northwestern University), Benjamin Soares (Afrika-Studiecentrum, Leiden), Emmanuel Terray (EHESS), Jean-Louis Triaud (Université de Provence), Claudine Vidal (CNRS), Laurent Vidal (IRD), Leonardo Villalon (The University of Florida)

NB : Les collègues résidant en Côte d’Ivoire ou ayant de la famille en Côte d’Ivoire n’ont pas été sollicités pour des raisons de sécurité.

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