Politique

Tunisie : que veulent vraiment les islamistes d’Ennahdha ?

Rached Ghannouchi, leader du mouvement islamiste tunisien Ennahdha. © AFP

La jeune démocratie tunisienne s’interroge sur le positionnement et les objectifs des militants d’Ennhadha (Renaissance). Depuis le retour d’exil de son leader Rached Ghannouchi, le mouvement islamiste prétend adhérer aux valeurs des libertés démocratiques. Mais il peine à dissimuler son aile dure, beaucoup moins progressiste.

Réprimés lourdement par la dictature sous Ben Ali dont ils étaient l’alibi, les islamistes d’Ennahdha ont fait profil bas pendant vingt ans. Mais dès le retour de Rached Ghannouchi, le 30 janvier dernier, Ennahdha est apparu structuré, apparemment peu affecté par ses années de clandestinité.

Le mouvement a déposé une demande d’autorisation en tant que parti politique et a élu son bureau exécutif. Ajmi Lourimi y est chargé de la culture et du développement de la réflexion. Il affirme que la priorité de la ligne politique d’Ennahdha est la réalisation d’une transition démocratique prenant en compte les demandes de dignité, de liberté et de travail de la population, qui sont à l’origine de la révolution.

Garanties de respect du jeu démocratique

Rached Ghannouchi a également souligné l’engagement d’Ennahdha « en faveur de la démocratie et du droit du peuple à choisir son président par le biais des élections […] à renforcer les acquis des femmes, tels que prévus par le Code du statut personnel [CSP], à améliorer les conditions de vie des femmes et à souligner leur rôle positif sur la scène politique, sociale et culturelle, de manière à ce qu’elles puissent participer efficacement au progrès de la société ». De fait, deux femmes, Frida Labidi et Monia Ibrahim, sont membres de l’organe de direction du mouvement.

Zied Daoulatli, porte-parole du mouvement à Paris, précise : « Le mouvement Ennahdha est un parti politique. Il faut faire la distinction entre parti politique et parti religieux. Nous voulons préparer maintenant un régime parlementaire. » Mais le secrétaire général d’Ennhada, Hamadi Jebali, est plus ambigu. Il affirme vouloir « privilégier l’esprit de la charia ; pour nous elle est un message, une philosophie. Elle signifie liberté, justice, égalité »…

Absent du soulèvement révolutionnaire et sans rôle dans le gouvernement de transition, Ennahdha se positionne comme un observateur critique. Sur les politiques économiques, Ajmi Lourimi soutient qu’il faut rompre avec le passé et asseoir les bases d’une bonne gouvernance. Il explique qu’il y a lieu de reconsidérer les investissements étrangers, de favoriser les financements islamiques et d’établir des rapports privilégiés avec les pays voisins et l’Afrique comme le fait la Turquie. Il souligne enfin que le développement régional est une priorité, incluant la mise en place de la démocratie électorale.

L’intérieur du pays, foyer de la révolution, est le bastion qu’Ennahdha veut conquérir. En misant sur la fibre patriotique et la fierté révolutionnaire, les activistes d’Ennahdha revendiquent ostensiblement leur tunisianité. Sahbi Atig, professeur de sciences islamiques et membre du bureau exécutif, souligne que « certains tentent de nous faire passer pour un mouvement non tunisien. Nous sommes un mouvement national tunisien qui combine les valeurs de l’islam et celles du modernisme. Nous adoptons une ligne de pensée modérée ». Un discours trop beau pour être vrai ?

Craintes d’un retour de l’islamisme

Ennahdha change de ton mais peine à convaincre, ne pouvant donner aucune garantie sur sa sincérité. Et les prêches politiques que tiennent les imams islamistes dans les mosquées, stigmatisant la laïcité, les droits des femmes, l’enseignement laïc et réclamant l’application de la charia, n’atténuent en rien les suspicions qui pèsent sur le mouvement.

Slah Zghidi, militant de la laïcité, s’insurge. « La légalisation d’un parti religieux réclamant un État théocratique fondé sur l’application de la charia islamique est anticonstitutionnelle et antidémocratique. » La situation paraît cependant plus compliquée, comme en témoigne un responsable d’Ennahdha. « Le parti est loin d’être homogène. Il possède aussi une aile dure et une aile plus modérée qui, si elle l’emporte, pourrait laisser la tendance Ghannouchi sur la touche. »

« Au sein même d’Ennahdha, des dissensions s’expriment, confirme le politologue Larbi Chouikha. Il est vrai que l’islamisation de la société opérée par Ben Ali peut prêter aujourd’hui à confusion. Mais il faut absolument faire la différence entre un islam modéré, une pratique de la foi et un discours politique », dit-il. Une nouvelle grille de lecture est nécessaire pour décrypter la démocratie naissante, en toute sérénité.

« Les Tunisiens attendent d’Ennahdha des garanties concernant les libertés acquises et un discours moins ambigu. Mais c’est aussi ce qu’il réclame à tous les partis politiques, par manque de confiance », relativise enfin la sociologue Maha Dachraoui. Tant il est vrai que l’élan révolutionnaire reste pour l’instant le meilleur gardien des libertés démocratiques conquises par le peuple tunisien. Et Ennhadha aura sans doute du mal à rester à flot sans intégrer définitivement cette nouvelle réalité.
 

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