Politique

De la médiocrité à la boucherie : le règne de Moussa Traoré au Mali (1968-1991)

| Par Jeune Afrique
Moussa Traoré et son épouse, Mariam.

Moussa Traoré et son épouse, Mariam. © J.L.Dolmaire/Jeune Afrique

Vingt ans que Moussa Traoré a été renversé, le 26 mars 1991, après plusieurs années d’un règne sanglant. Jeuneafrique.com commémore la chute du dictateur malien en republiant un article de Sennen Andriamirado tiré du J.A. n° 1579 (semaine du 3 au 9 avril 1991).

Il est des chefs qui savent perdre le pouvoir avec élégance. Tel n’a pas été le cas de Moussa Traoré, ancien président du Mali, renversé après avoir fait subir ce qu’il faut bien appeler une véritable boucherie à son pays. Son itinéraire n’a guère été à la mesure de l’image que l’on a du peuple malien: un peuple-nation, pauvre, avec une tradition millénaire de dignité. Lui-même avait dit un jour : « Ce peuple a du ressort ». Mais il l’a oublié. Les Maliens vont désormais construire la démocratie sans lui. Et en se promettant de ne plus jamais subir l’ordre des faiseurs de coups d’État.

Il n’avait pas tenté de fuir. Et ce n’est pas à l’aéroport ni en essayant d’y parvenir que Moussa Traoré a été arrêté, dans la nuit du 25 au 26 mars 1991. L’ancien président malien et son épouse, « l’impératrice Mariam » – sobriquet qui la désignait à l’impopularité -, ont tout bêtement été appréhendés dans leur palais de Koulouba, au nord de Bamako. La veille, s’étant enfin résigné à recevoir le comité de coordination des formations démocratiques venu lui proposer de démissionner, il n’avait même pas admis sa responsabilité dans le massacre. Il avait seulement répété en hurlant : « Je ne suis pas un assassin ! Je ne démissionnerai pas!  Je ne démissionnerai pas ! »

Éberlués, les dirigeants de l’opposition ont préféré partir.  Le ministre-secrétaire général de la présidence, Django Sissoko, court à travers les jardins du Palais, les rattrape et les supplie de revenir. En vain. Le sort de « Balla » – sobriquet de tous les Moussa – est scellé.

Me Demba Diallo, président de l’AMDH (Association malienne des droits de l’homme), qui fait figure « d’autorité morale », nous dira le lendemain, lundi 25 février, au téléphone : « On ne peut même plus discuter avec lui. Il est buté et il n’a rien compris. L’ordre de grève illimitée est maintenu, jusqu’à sa démission. »

Dans l’armée, c’est la honte : des soldats ont tué, en masse, des Maliens. De jeunes officiers se concertent. Leurs supérieurs hiérarchiques sont les deux meilleurs amis de Moussa : le général d’aviation Mamadou Coulibaly, ministre de la Défense, et le général Sékou Ly, ministre de l’Intérieur, lui doivent tout. Les jeunes décident donc de passer à l’action, pour l’honneur. À leur tête, le lieutenant-colonel des commandos parachutistes Amadou Toumani Touré que ses hommes désignent par ses initiales, ATT. Les paras n’ont pourtant pas bonne réputation au Mali. Bien au contraire : c’est au « camp para» de Djikoroni qu’on « tabassait » les opposants. Mais, pour laver également cette réputation de leur camp, les « paras », vont renverser la situation. En fin d’après-midi, la garde du palais de Koulouba est discrètement remplacée.

L’aide de camp de Moussa Traoré, le lieutenant-colonel Oumar Diallo, lui-même officier parachutiste, est alors mis au parfum.

Dans la nuit de ce mois de ramadan, Moussa Traoré et son épouse ont dîné tard. Ils se préparent à se coucher quand des officiers font irruption dans leurs appartements : « Monsieur le Président, pour votre propre sécurité, nous devons vous arrêter. Veuillez nous suivre. » Très calme, le général ne fait qu’un commentaire : « Je m’en remets à Dieu. » Et il est emmené dans les locaux de la Sécurité, au centre de Bamako. Ainsi se termine un règne médiocre de plus de vingt-deux ans. Car, plus que de la famine, les Maliens, si fiers de leur grandeur d’antan, ont surtout souffert de la médiocrité de leurs dirigeants.

Avec leur humour assassin, les cadres maliens qui, depuis vingt ans, observaient « une grève intellectuelle », en refusant de s’engager dans quoi que ce soit, disaient de leur président : « Quand on le voit, Balla peut passer pour un bon Malien : il a de l’allure dans ses grands boubous, il est grand, il est presque beau. Mais dès qu’il parle, c’est la catastrophe. »

Moussa Traoré est d’ailleurs devenu chef de l’État par hasard.
Soldat avant tout, fils de soldat, il n’a jamais fréquenté que les écoles militaires. Né le 25 septembre 1936 à Sebetou, dans le cercle de Kati, il a fait toutes ses études à l’école des enfants de troupe de Kati, avant de s’engager, à 18 ans, dans l’armée française. Il sert en Guinée, au Sénégal, en Mauritanie, en France, et parvient au grade de sergent-chef. Il n’est pas brillant, mais travailleur, discipliné, athlétique, courageux physiquement. Bref, un bon sous-officier, qui réussit le concours d’entrée à l’École d’application des officiers de Fréjus, dans le sud de la France. Il en sort sous-lieutenant, en 1960, quand le Mali accède à l’indépendance. Moussa Traoré est affecté à Kati, comme instructeur des sous-officiers.

L’armée malienne a été sollicitée par l’ONU pour faire partie des Finuc (Forces internationales des Nations unies au Congo) mises sur pied pour intervenir dans l’ex-Congo belge. Moussa Traoré fait partie du contingent. À son retour au pays, il retrouve son poste à Kati, sous les ordres du capitaine Yori Diakité.

Le Mali a changé, Modibo Keita aussi. En 1966, le bureau politique du parti unique de fait, l’US-RDA (Union soudanaise, section du Rassemblement démocratique africain) est remplacé par un Comité spécial révolutionnaire qui lance une « révolution culturelle » menée sans discernement par la milice. Moussa Traoré est l’instructeur des miliciens, qui vont briller par leurs exactions. Y compris contre l’armée. De jeunes officiers – déjà – se concertent. À leur tête, trois capitaines : Yoro Diakité, Charles Samba Cissoko, Malik Diallo. En deuxième ligne, onze lieutenants, dont Moussa Traoré et un certain Tiékoro Bagayoko. Ils sont, en tout, quatorze à décider de prendre le pouvoir en arrêtant le grand Modibo.

Mais au moment de passer à l’acte, les plus gradés hésitent. Finalement, c’est le lieutenant Tiékoro Bagayoko qui se propose pour arrêter Modibo Keita, tandis que le lieutenant Moussa Traoré se voit bombarder président du CMLN (Comité militaire de libération nationale). « Personne ne voulait devenir chef de l’État, nous assurera-t-il quelques années plus tard. Il en fallait bien un ! Les capitaines se sont débinés, alors j’ai été désigné. Mais c’est quand même le capitaine Yoro Diakité qui a été nommé Premier ministre. »

Dix ans passent. Moussa ne sait toujours pas parler. Il bégaie quand il s’énerve. Et les occasions ne lui manquent pas. En réalité, Balla n’a pas le pouvoir. Yoro Diakité éliminé, c’est un tandem redoutable qui dirige le pays : Kissima Doukara, ministre de l’Intérieur, et Tiékoro Bagayoko, directeur général des services de sécurité. Deux camps sont face à face : les « faucons» Kissima et Tiékoro, et les « colombes », parmi lesquels sont alors classés Baba Diarra, vice-président du CMLN, ou encore Filifing Cissoko, secrétaire permanent. Entre les deux, le président Moussa Traoré ne tranche jamais. On tranchera à sa place.

Début 1978, plus puissants que jamais, Kissima Doukara et Tiékoro Bagayoko sont tentés de confirmer leur pouvoir en renversant un Moussa « qui ne fait rien, qui ne vole même pas » (du moins pas encore … ). Leur complot est éventé et leurs adversaires somment le président d’agir. Le 28 février 1978, Moussa Traoré convoque tout simplement à la maison du Peuple – siège de la présidence – les deux hommes, mais séparément. L’un après l’autre, ils se présentent et sont ligotés puis enfermés dans les toilettes présidentielles. Un homme a mené l’opération, un colonel qui n’a même pas participé au coup d’État de 1968 : Sékou Ly, gouverneur de Bamako. Moussa Traoré ne l’oubliera pas. Débarrassé des « faucons », il se dit prêt à rétablir la démocratie. Il décide de mettre enfin en application une Constitution approuvée par référendum en 1974. C’est à cette époque qu’il nous déclare : « Je ne vais pas rater le rendez-vous avec l’histoire. Je n’ai pas peur de la démocratie, je vais l’instaurer. » Et, en 1979, il instaure… le parti unique.

Cette fois, « Balla » se croit vraiment président.
Il a même troqué son uniforme de para contre des boubous richement brodés. Il présente bien, il a de la classe. Mais dès qu’il parle ou agit, on découvre qu’il n’a pas beaucoup pensé. Il vit encore à l’intérieur du camp de l’armée de l’air à Djikoroni et la présidence est toujours installée à la maison du Peuple. Moussa Traoré mène un train de vie simple. Pour entrer dans son bureau, il suffit presque de frapper à la porte, de le saluer et de s’installer. L’homme est direct, brave, transparent. Moussa est soldat et agit comme tel. Il va droit au but. Sauf qu’il n’en a pas pas ! Il n’aime pas ceux qu’il appelle « les intellectuels », en fait « ceux qui ont des diplômes et qui méprisent les militaires ». À la tête de son parti unique et de l’État, Moussa Traoré croit vraiment qu’il a le pouvoir et qu’il a été réellement élu et réélu « parce qu’il est aimé de son peuple ». Il peut tout. Il lui reste à tout posséder. Son épouse va s’en charger.

Mariam Traoré a de la jugeote. Elle a des enfants, des frères, une grande famille ; il faut « préparer l’avenir ». Elle « fait des affaires », crée des sociétés confiées à des prête-noms qui, courageusement, emportent l’essentiel des marchés d’État. Son propre frère, surnommé « Ramos », devient directeur général des Douanes. Moussa Traoré connaît bien les douaniers : « Voilà des gens, a-t-il l’habitude de dire, qui peuvent ne pas percevoir de salaires pendant plusieurs mois et qui arrivent à vivre bien et à entretenir leur famille. » Son beau-frère Ramos ne fait pas exception.

Le président veut donner l’exemple du Malien entrepreneur. Il cultive des bananes, élève des vaches, dans son ranch situé à 30 km au sud-est de Bamako. Il se fait aussi commerçant. Quand ses bananes sont mûres, toutes les autres bananes disparaissent du marché. Ses vaches normandes produisent beaucoup de lait. Le seul lait que les Bamakois trouvent sur le marché. Mais, en dehors de ses célèbres boubous bleus ou blancs, il lui manque encore quelques signes extérieurs de « classe ». Il a bien, aux États-Unis, dans la banlieue de Washington, « une petite résidence » où vivent ses enfants, par ailleurs amateurs de voitures de luxe. Mais à Bamako, il n’a pas de palais.

Le palais de Koulouba est inoccupé depuis la chute de Modibo Keita en novembre 1968. On dit que les fétiches de l’ancien président le hantent encore. Mais Moussa Traoré ne peut pas continuer à habiter dans un camp militaire. Alors que, décemment, il ne peut pas se faire construire un nouveau palais dans un pays qui figure parmi les plus démunis du monde, il fait restaurer entièrement l’ancien palais présidentiel, au milieu des années quatre-vingt. Les travaux permettront peut-être de débusquer les éventuels fétiches. Mais les esprits, eux, ont la vie dure. En 1990 – son chiffre fétiche est le 10 -, croyant avoir recouvert le mauvais sort sous le luxe clinquant dont il a paré le palais de Koulouba, Moussa Traoré décide enfin d’y emménager. Les Bamakois ricanent : « Balla est fou ! Ça ne va pas lui porter chance. »

Mais Balla ne mesure plus sa force ni la fidélité de ses partisans. Il ne voit rien, il n’écoute personne. Quand la presse, qui a conquis sa liberté grâce à la persévérance d’hommes courageux comme Oumar Alpha Konaré, et les associations démocratiques qui se créent l’invitent à accepter le multipartisme, il ne comprend pas. Ses proches n’en veulent pas : ni son épouse Mariam, ni son beau-frère Ramos, ni son ami intime Sékou Ly. Il proclame que « le multipartisme ne fait pas partie de la tradition malienne », cependant que renaissent les anciens partis politiques.

Début janvier 1991, il fustige ceux qui réclament liberté et démocratie, en promettant de « leur tresser des couronnes de feu ». Et, il tient parole. Ayant nommé ministre de l’Intérieur le général Sékou Ly, il croit mater ceux qui crient « Liberté ! », en les faisant tuer. Moussa Traoré a oublié comment « fonctionnent » les Maliens : fiers jusqu’au suicide, ils peuvent passer pour apathiques alors qu’ils s’emmurent dans leur fierté. Quand ils ont décidé d’agir – et de renaître -, plus rien ne peut les arrêter.

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