Ce jour-là

Bourguiba : le 6 avril 2000, le deuil suprême en Tunisie

Habib Bourguiba en 1974.

Habib Bourguiba en 1974. © Pierre Guillaud / AFP Archives

Le 6 avril 2000 s'éteignait Habib Bourguiba, père de l'indépendance tunisienne. Onze ans après, alors que le pays connaît une révolution sans précédent, jeuneafrique.com commémore à sa manière l'anniversaire du décès du "Combattant suprême" à travers la republication d'un reportage de Ridha Kéfi (J.A. n° 2048, du 11 au 17 avril 2000), qui était envoyé spécial à Monastir où le grand homme est inhumé.

Ce 6 avril 2000 est jour férié en Tunisie. C’est le nouvel an musulman. Une journée printanière qui commence dans une torpeur quasi dominicale. Un peu après 10 heures, la radio nationale interrompt ses programmes. Un présentateur dit d’une voix grave: « Allahu akbar, Allahu akbar, Allahu akbar » (Dieu est grand). Il lit ensuite un communiqué émanant de la présidence de la République : « Le leader Habib Bourguiba, ancien président de la République, est décédé ce matin à 9 h 50 à sa résidence de Monastir, à l’âge de 97 ans. Puisse Dieu accueillir le défunt, illustre enfant de la Tunisie, dans son infinie miséricorde et accorder au peuple tunisien tout le réconfort. Nous sommes à Dieu et c’est à Lui que nous retournons… »

Le président Ben Ali décide un deuil national de sept jours et le transfert de la dépouille de l’illustre disparu à la maison du Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD), à Tunis, vendredi 7 avril, pour lui rendre un ultime hommage et se recueillir à sa mémoire, avant de le conduire, le samedi après-midi, à sa dernière demeure au mausolée de sa famille, dans sa ville natale.

Première page de l’article de Ridha Kéfi dans le J.A. n° 2048, avec une photo de l’imposant mausolée que Bourguiba s’était fait construire à Monastir, sa ville natale. (Vincent Fournier pour J.A.)

Profonde tristesse

Bourguiba a été admis, le 5 mars 2000, à l’hôpital militaire de Tunis, à la suite d’une pneumopathie. Son état étant jugé critique, il a subi une ponction pleurale et a été soumis à des soins intensifs. Son hospitalisation au service de cardiologie du Pr Mohamed Gueddiche a duré sept jours. Sa santé s’étant améliorée, il a quitté l’hôpital pour revenir dans sa résidence de Monastir. Les rumeurs les plus fantaisistes ont néanmoins continué de circuler. L’annonce de la mort de Bourguiba n’a donc pas surpris ses concitoyens. Elle les plonge cependant dans une profonde tristesse. Dans les rues de la capitale, qui s’animent peu à peu, les passants présentent leurs condoléances les uns aux autres, comme si chacun venait de perdre un être très cher. Ils sont comme orphelins. Bourguiba n’était-il pas pour eux un second père ?

À Monastir, dès ce jeudi après-midi, un imposant dispositif de sécurité est déjà en place. L’accès de l’avenue Ali Bourguiba où se trouve la résidence de l’ancien président est interdite à la circulation. Autour de la vieille demeure familiale, sise à la Place-du-3-Août, la foule grandit. Des Monastiriens et des Monastiriennes, de tous âges, la mine triste, parfois même en larmes, portent le deuil de l’illustre personnage. Tournant le dos à la mer, ainsi qu’au marabout Sidi Mansour, l’un des saints de la ville, la foule – quelques milliers de personnes – attend l’arrivée de la dépouille mortelle.
Il est 17 heures, une clameur s’élève: « Allahu akbar, Allahu akbar, Allahu akbar… ». Une ambulance traverse la rue qui longe la plage et s’arrête devant la maison des Bourguiba.

Des jeunes femmes éplorées crient leur douleur. Sortie de l’ambulance, enveloppée, comme le veut la tradition, dans un linceul blanc, la dépouille de l’ancien chef de l’État est portée à bout de bras par des membres de la Chabiba, organisation de jeunesse du parti au pouvoir, reconnaissables à leurs tuniques rouges. Les cris doublent d’intensité. On est loin des scènes d’hystérie qui accompagnent souvent les funérailles des personnes illustres. Les agents de l’ordre ont de la peine à contenir les éléments les plus bruyants, Trois slogans sont repris par la foule : « Birrouh, biddam, nifdik ya Bourguiba» (Bourguiba, nous te faisons offrande de notre âme et de notre sang), « Al-Wada’, alwada’ Bourguiba ya chouja’ » (Adieu, adieu, Bourguiba le courageux) ou encore « Hay, hay, Bourguiba dima hay » (Bourguiba est toujours vivant).

« J’ai enfin trouvé un homme libre » dira l’une des figures emblématiques de la gauche

La dépouille du leader est simplement posée sur une estrade légèrement surélevée au milieu de la cour, recouverte du drapeau national. Des membres de la Chabiba sont disposés en cercle autour du corps. Le fils du défunt, Habib Bourguiba Jr., ancien ministre des Affaires étrangères, et d’autres membres de sa famille, dont sa demi-sœur Hajer, sa femme Neïla et son fils Mahdi, reçoivent les condoléances des notables de la ville et des responsables régionaux. Arrivés en début d’après-midi, les membres du bureau politique du RCD portent eux aussi ostensiblement le deuil du fondateur de leur parti.

Certains, comme Hamed Karoui, vice-président du parti, Abderrahim Zouari, secrétaire général, Abdelaziz Ben Dhia, ministre d’État, conseiller spécial auprès du président de la République, Mohamed Jegham, ministre de la Défense, s’enquièrent auprès des membres de la famille et du gouverneur de Monastir, Mohamed Habib Brahem, de certains détails de la cérémonie. Parmi les premières personnalités arrivées à Monastir dès le début de l’après-midi, on reconnaît d’anciens collaborateurs du défunt, tels Rachid Sfar, son ancien Premier ministre, Abdelaziz Chouchane, ancien député, Ali el-Hedda, ancien ambassadeur à Washington, Mongi Kooli, ancien ministre, Noureddine Hached, fils de Farhat Hached, leader syndical assassiné en 1952 par l’organisation terroriste française La Main rouge.

De nombreux représentants de la société civile sont venus se recueillir sur la dépouille. Chedly Zouiten, homme d’affaires qui s’est illustré dans les années soixante-dix par sa candidature à l’élection présidentielle contre le Combattant suprême, est là. Ainsi que Georges Adda, ancien compagnon de combat et figure emblématique de la gauche tunisienne, qui a compté parmi les opposants au régime de Bourguiba. « J’ai trouvé enfin un homme libre », nous dira-t-il à sa sortie de la maison.

Le Dr Moncef Marzouki, ancien président de la Ligue tunisienne des droits de l’homme (LTDH), connu lui aussi pour s’être opposé avec virulence au régime de Bourguiba, a tenu à rendre un dernier hommage à cet homme dont il a longtemps critiqué l’autoritarisme paternaliste. Il est accompagné de militants de la LTDH et du Conseil national des libertés (CNL, non reconnu). L’Association tunisienne des femmes démocrates (ATFD) est aussi présente en la personne de sa présidente Bochra Belhaj Hamida et de nombreuses autres militantes. L’une d’elles, Khadija Chérif, nous dira: « Je suis venue rendre hommage à Bourguiba pour tout ce qu’il a fait pour les Tunisiens et, surtout, pour les Tunisiennes. »

Ex-secrétaire général du Parti de l’unité populaire (PUP, opposition légale), candidat malheureux à l’élection présidentielle du 24 octobre dernier, Mohamed Belhadj Amor est aussi l’une des premières personnalités politiques à présenter ses condoléances à la famille du défunt. Il est accompagné de Me Nasr Ben Ameur, président du conseil central du PUP. La présence de Roger Bismuth n’est pas non plus passée inaperçue. Membre du bureau exécutif de l’Utica, syndicat patronal, ce dernier représente aussi, quoique de manière informelle, la communauté juive tunisienne dont il est l’un des membres les plus actifs.

Des membres de la Chabiba, l’organisation de jeunesse du RCD, portent le cercueil de Bourguiba. On peut reconnaître, à l’arrière, le fils du président, Habib Bourguiba Jr.

© AFP

« Il ne parlait déjà plus, mais croisait fermement les doigts de ses deux mains comme pour dire aux Tunisiens de rester unis. »

Ancien directeur du Parti socialiste destourien, ancien ministre de l’Équipement et historiographe attitré de Bourguiba, Mohamed Sayah a vu le vieil homme deux jours avant sa mort. Témoignage : « Son état de santé a empiré samedi et dimanche. Lundi, il a commencé à se remettre un peu. De la pleurésie dont il était atteint, il n’avait plus aucune trace. Son petit-fils Moez, médecin de son état, ayant vu lui-même les radios, me l’a confirmé. Le leader, qui était totalement inconscient, avait des difficultés à avaler la nourriture. Il n’était branché à aucun appareil. »

Qui a accompagné le défunt durant les dernières heures de sa vie ? Réponse: « Son fils, Bibi junior, qui a passé les quinze derniers jours dans un hôtel de Monastir, le Kuriat, sa belle-fille Neïla et sa fille adoptive Hajer. Ses neveux et ses nièces se rendaient aussi sans cesse à son chevet. » Quels ont été les derniers mots du défunt ? « Il ne parlait déjà plus, mais croisait fermement les doigts de ses deux mains comme pour dire aux siens, et à travers eux à tous les Tunisiens, de demeurer toujours unis. »

Moncef Sassi, fils de Saïda Sassi, nièce du défunt, se recueille longuement devant la dépouille de son grand-oncle. Accablé par la disparition de l’un des êtres qui lui sont les plus chers, il parle difficilement : « Je me souviens de ses premières sorties publiques, au lendemain de l’indépendance. J’étais encore enfant. Il me prenait souvent avec lui dans sa voiture. Dès que l’on s’approchait d’un attroupement, il me demandait de baisser la tête, se dressait sur son siège et se mettait à répondre aux acclamations de la foule. Je me revois encore à ses pieds, en train de regarder ses chaussures. Aujourd’hui encore, j’étais le seul membre de la famille à monter dans l’ambulance qui l’a ramené dans la maison paternelle. Il n’était plus debout, mais couché sur le dos, enveloppé dans son linceul. Mais j’étais toujours prostré à ses pieds. La boucle est bouclée. »

Profondément ému, Moncef, fonctionnaire à l’Office national du tourisme tunisien (ONTT), essuie une larme. Comment Saïda Sassi a-t-elle appris la mort de son oncle ? Réponse: « Ma mère est très malade. Elle est atteinte de la maladie d’Alzheimer. Nous avons préféré ne rien lui dire pour ne pas aggraver son état. De toute façon, elle n’est plus totalement consciente. »

Les Monastiriens, jeunes et adultes, hommes et femmes, riches et pauvres, continuent de défiler de longues heures durant, dans le calme, dans la maison des Bourguiba. Ils se recueillent un instant devant la dépouille mortelle du zaïm, puis ressortent, une larme au coin des yeux. Tour à tour souple et ferme, le service d’ordre laisse passer tout le monde, mais filtre les entrées et les sorties pour éviter les mouvements de foule à l’approche de la demeure du défunt.
Bientôt, un grand nombre de Tunisiens, venus de tout le pays, diront qu’ils étaient là, en ce jour, et qu’ils ont accompagné le leader à sa dernière demeure.

Habib Bourguiba est mort. Le bourguibisme revit…

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