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« La faim » d’El-Bisatie, chronique d’une misère égyptienne

Dans "La Faim" El-Bisati raconte l'Égypte oubliée par la révolution. © D.R.

Dans son roman "La Faim", Mohammed el-Bisatie décrit le quotidien d’une famille rurale oubliée de la modernité. Sans verser dans le misérabilisme.

S’il y a des Égyptiens sur lesquels la révolution n’aura aucun effet, c’est probablement ceux, miséreux, que Mohammed el-Bisatie met en scène dans son nouveau roman au titre explicite et tout « zolaesque » : La Faim*. L’écrivain né en 1937 à Gammaliyya, près de Port-Saïd, se penche une nouvelle fois sur l’univers des « petites gens », sur cette Égypte populaire et rurale qui faisait déjà l’objet, entre autres, de La Clameur du lac (1996) et de Derrière les arbres (2000). Cette fois-ci, El-Bisatie s’attache à décrire, en trois séquences, le quotidien de membres d’une famille villageoise qui chaque jour cherchent leur pain, fantômes observant avec curiosité l’inaccessible et incompréhensible classe moyenne au ban de laquelle ils survivent.

Oubliés de la révolution ?

Le jeune fils, Zahir, se voit offrir en douce des galettes par son meilleur ami dont le père, professeur à l’école publique, voit d’un très mauvais œil cette camaraderie malsaine. La mère, Sakina, passe et repasse devant la maison des riches voisins aux portes toujours fermées, espérant qu’ils l’entrouvrent pour accepter ses services. Le père, Zaghloul, entre deux petits boulots, rémunérés parfois, bénévoles souvent, occupe ses journées chômées à épier les discussions d’un groupe d’étudiants à la terrasse d’un café. « Nous nous accommodons de toute situation, de tout pouvoir, disent-ils. Où sont les grandes révolutions qui ont éclaté ailleurs, comme nous l’avons lu, celles qui ont chassé l’impérialisme, mis à bas les régimes corrompus ? Regardez où nous en sommes : qu’on descende dans la rue et le pouvoir montre les dents, envoie ses blindés… La manifestation se disloque, elle est brisée. »

Pour Zaghloul, ces paroles – du temps d’avant le printemps arabe, on l’aura compris – sont à des années-lumière de ses préoccupations quotidiennes, et « il lui semblait qu’ils parlaient d’un pays étranger, d’un pays dont il n’avait rien à faire », écrit l’auteur. Impossible de ne pas comprendre, en creux, que le pays n’a rien à faire, réciproquement, de Zaghloul et de ses semblables. De fait, sans misérabilisme aucun et sans enlever à ses personnages la moindre parcelle de dignité, El-Bisatie décrit une société hiérarchisée, cloisonnée. Une société à deux vitesses où la modernité passe, la pauvreté reste.

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* La Faim, de Mohammed el-Bisatie, traduit de l’arabe (Égypte) par Edwige Lambert, Actes Sud, 128 pages, 17 euros.

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