Politique

Six mois après, la révolution égyptienne inachevée

| Écrit par Tony Gamal Gabriel
Mis à jour le 05 mai 2020 à 17h06
Manifestation place Tahrir, au Caire, le 1er avril 2011.

Manifestation place Tahrir, au Caire, le 1er avril 2011. © AFP

Il y a six mois tout juste, les Égyptiens descendaient dans la rue pour réclamer « du pain, de la liberté et de la dignité ». Aujourd’hui, la désormais emblématique place Al-Tahrir est à nouveau occupée par des manifestants dont les demandes n’ont pas toutes été satisfaites. Le point sur une révolution à la recherche de son salut.

Le président Moubarak est peut-être tombé. Le Parlement a certes été dissous et de nouvelles élections sont prévues en automne. Mais la prise de pouvoir du Conseil suprême des forces armées (CSFA) et la manière dont il dirige la transition de l’Égypte suscitent bien des interrogations de la part des manifestants, dont les demandes ont évolué pour se cristalliser autour de huit revendications essentielles.

Huit questions centrales

1.Revoir la répartition des rôles entre le Conseil suprême des forces armées et le gouvernement

Le CSFA est dans le viseur des manifestants pour ses nombreux faux pas : après la violente répression des manifestations, il y avait eu le scandale des tests de virginité effectués sur les manifestantes arrêtées et les tentatives d’intimidation des journalistes et des blogueurs. « Le Conseil suprême veut conserver une influence sur la vie politique. À chaque fois que le Premier ministre, Essam Charaf, essaie de faire un pas en direction des réformes, le Conseil suprême réduit ses marges de manœuvre et ses prérogatives », explique Mona Seif, membre de l’association Non au jugement des civils par les tribunaux militaires. Les manifestants attendent donc de voir les prérogatives du gouvernement définies et renforcées.

2. Arrêter de faire juger les civils par des tribunaux militaires

Depuis février, près de 10 000 citoyens seraient passés devant la justice militaire. Parmi eux, des militants politiques et des  blogueurs, accusés d’atteinte à l’institution militaire. Mais aussi de simple manifestants, voire des passants arrêtés parce qu’ils se trouvaient au mauvais endroit au mauvais moment. Le 16 juillet, face à la montée de la contestation, l’armée promettait de limiter le recours aux tribunaux militaires et de revoir les jugements prononcés à l’encontre des manifestants.

À chaque fois que le Premier ministre fait un pas en direction des réformes, le Conseil suprême réduit ses marges de manœuvre.

3. Réformer le ministère de l’Intérieur

Les manifestants exigent la démission de l’actuel ministre de l’Intérieur, Mansour al-Essawy, la mise sous surveillance judiciaire de son institution et l’élaboration d’un plan de réforme. Le Conseil suprême a insisté pour garder Al-Essawy dans le nouveau gouvernement. Après bien des tergiversations, près de 700 officiers de police ont été renvoyé le 13 juillet ; tous occupaient des postes importants au sein du ministère et des appareils de sécurité.

« Le ministère de l’Intérieur est peut-être plus puissant que l’armée, c’était un pilier de l’ancien régime, l’équivalent de la Stasi en Allemagne de l’Est », explique Saïd Sadek, professeur de sciences politiques et sociales à l’Université américaine du Caire, avant d’ajouter : le renvoi des officiers « est prometteur, mais ce qu’il faut, c’est changer les politiques du ministère et la philosophie de l’académie de police. Et ça, ça va prendre du temps ».

4. Assurer la justice sociale pour tous

Les mesures économiques adoptées par le gouvernement sont jugées insuffisantes par les manifestants de la place Al-Tahrir. Principal point de discorde : le nouveau montant du salaire minimum, autrefois fixé à 400 livres égyptiennes (environ 46 euros) et qui a été relevé à 700 livres égyptiennes. La société civile exige un salaire minimum de 1200 livres, mais le ministre des Finances, Hazem el-Beblawi, qui a fait son entrée au gouvernement après le récent remaniement, a d’ores et déjà fait savoir qu’il ne souhaitait pas faire évoluer le budget.

5. Obtenir la démission du procureur général

L’actuel procureur général, Abdel Meguid Mahmoud, avait été nommé par Moubarak. À cet égard, sa prise en charge des enquêtes visant des responsables de l’ancien régime suscitait bien des interrogations. « Comment lui faire confiance concernant les enquêtes en cours […] ? Il faisait partie du régime de Moubarak […] et il a été témoin des abus […] sans jamais réagir. Abdel Meguid Mahmoud doit partir », écrit le blogueur égyptien Hossam el-Hamalawy. Mais le procureur général est toujours en place.

6. Juger les caciques de l’ancien régime

Plusieurs figures du régime de Moubarak sont actuellement derrière les barreaux et font l’objet d’enquêtes. L’acquittement des anciens ministres des Finances et du Logement, soupçonnés d’avoir utilisé des fonds publics à des fins électorales, a été accueilli avec incompréhension par la population.  Pour faire preuve de plus de transparence lors du jugement des caciques de l’ancien régime, les autorités ont donc décidé de diffuser les audiences en direct à la télévision. Le 18 juillet, les Égyptiens ont ainsi pu voir sur leur écran l’audience de l’ancien ministre de l’Information, Anas el-Fekki, accusé d’avoir dilapidé des fonds publics. Le procès d’Hosni Moubarak doit s’ouvrir le 3 août. L’ancien raïs est accusé de corruption, de détournement de fonds publics et du meurtre des manifestants de la place Al-Tahrir.

Nous aurions dû commencer par la mise en place d’une nouvelle Constitution. C’est ce qu’a fait la Tunisie, et ils sont sur la bonne voie.

7. Prendre en charge les victimes de la révolution

Si plusieurs associations ont pris l’initiative de rendre hommage aux victimes de la révolution, rien n’a été fait par les autorités, qui avaient pourtant promis d’organiser des cérémonies à la mémoire des « martyrs ». Les manifestants demandent que les assassins soient traduits en justice, mais le processus semble compromis puisque certains hauts gradés, soupçonnés d’être impliqués dans des faits de violence à l’encontre des manifestants et qui font l’objet d’enquêtes judiciaires, n’ont pas été suspendus de leurs fonctions.

Quant aux blessés, ceux qui n’ont pas les moyens de payer leurs soins dépendent des ONG. Les cas les plus graves sont envoyés à l’étranger. Comme Mahmoud Abdel Fatah, 27 ans, ils sont 72  à se faire soigner en Europe. Le 29 janvier, alors qu’il montait la garde dans son quartier en compagnie de son frère, il a été attaqué par un groupe d’individus munis d’armes blanches qui lui ont lancé de l’acide sulfurique au visage. Des baltaguias, ou des criminels ayant fui après l’ouverture des prisons par les autorités. « Les médecins du centre des grands brûlés m’évitaient, mon ophtalmologue m’a rendu aveugle et mon chirurgien esthétique m’a défiguré. L’État a promis de nous aider, mais il ne fait rien pour nous », explique le jeune homme.

8. Organiser le régime politique de demain

Ce dernier point est éclipsé par les récents développements qu’a connus la révolution et qui font croire aux manifestants qu’il faut sauver cette dernière avant de s’intéresser à la vie partisane. Le 20 juillet, une nouvelle loi électorale a été approuvée par le CSFA, bien qu’elle ait suscité la vive opposition des partis politiques, notamment concernant le mode de scrutin. Le futur Parlement sera composé de 504 membres. Le quota de 50% d’ouvriers est maintenu, mais celui visant à assurer la représentation des femmes (64 sièges leur étaient réservés sur 518, dans l’ancienne assemblée) est remplacé par une obligation pour les partis de présenter au moins une femme sur leur liste. Les élections seront supervisées par des juges. Le CSFA a également mis en place une commission nationale chargée de la rédaction d’une « norme fondamentale », contenant des « principes supraconstitutionnels ». L’initiative a été positivement accueillie par une partie des forces libérales, à l’exception du courant islamiste, qui a fait savoir dans un communiqué qu’aucune norme n’était supérieure à la volonté du peuple.

« Notre grande erreur est d’avoir entamé le processus de transition avec les élections. Nous aurions dû commencer par la mise en place d’une nouvelle Constitution. C’est ce qu’a fait la Tunisie, et ils sont sur la bonne voie », déplore Saïd Sadek.

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