Culture

Lyonel Trouillot, écrivain de la colère

Mis à jour le 4 novembre 2011 à 19:54

Les lecteurs de l’écrivain haïtien Lyonel Trouillot ont cru jusqu’au bout que le Goncourt 2011 allait lui être décerné. Tel n’a pas été le cas. Mais sa sélection a permis d’attirer l’attention sur son œuvre dont l’engagement est le credo inaliénable.    

« On fait tous de la surenchère. Quel que soit le pays, il y a toujours un écart entre le jour de la fête nationale et le reste de l’année, entre les discours officiels et le parler tremblé de la vie quotidienne, entre les cartes postales et les vies de chien du commun des mortels. Ne viens pas me raconter que chez toi tout est beau. Que tous y sont heureux ». Cette citation tirée de La Belle amour humaine, le dernier roman de Lyonel Trouillot qui lui a valu d’être, jusqu’au 2 novembre, sur la liste des quatre finalistes du prix Goncourt, semble à elle seule résumer la fougue de son auteur qui s’y trouve tout entier. Homme en colère, qui n’accepte ni l’indifférence des siens face à la paupérisation du plus grand nombre, ni l’arrogance de ceux qui, parce que nantis ou se croyant tels, s’autoproclament conscience du monde, prompts à juger sans apporter de solution à l’égoïsme humain, à l’exploitation de l’homme par son semblable et à la déliquescence du monde qui les entoure. 

Le 31 décembre, Lyonel Trouillot aura 55 ans. Sa carrière littéraire, dont la première œuvre a été publiée en 1979, compte à ce jour dix-sept titres, allant de la poésie au roman. Sa particularité : il écrit aussi bien en français qu’en créole haïtien. Dès le départ, il a choisi sa voie sans la moindre équivoque : l’engagement, c’est-à-dire la dénonciation des laideurs de son île, de son peuple, dont l’histoire est à la fois grandiose et triste. C’est à Haïti, nul ne peut l’oublier, que, pour la première fois dans l’Histoire de l’humanité, un peuple d’esclaves a vaincu l’armée du maître et arraché son indépendance. Mais la geste grandiose de Toussaint Louverture se transformera, pendant deux siècles, en tragédie-comédie.

"Écrire avec Haïti"

Balloté entre oppression interne, occupation et ingérence extérieures, Haïti n’a cessé de souffrir dans sa chair. Pour Trouillot, point n’est besoin de réécrire l’Histoire. Il faut l’assumer. Combattre, surtout, pour l’avènement d’un pays plus juste, plus fraternel, plus humain, plus solidaire. Il n’est point question, affirme-t-il, « d’écrire sur Haïti, mais avec Haïti, un pays qui se débat pour produire une belle histoire alors qu’il est du côté le plus sombre de l’Histoire ».

Pourtant, Trouillot n’est pas ce qu’on peut appeler un fils du peuple. Un père professeur de droit et bâtonnier à Port-au-Prince, plutôt bien vu du régime de François Duvalier. Une mère infirmière. En 1970, un an avant la mort de Duvalier, Trouillot se retrouve aux États-Unis, principale terre d’exil de milliers de ses compatriotes. Il revient néanmoins sur son île cinq ans plus tard. Objectif : jouer un rôle actif afin de contribuer à la chute du régime de Duvalier fils, alias Bébé Doc.

S’il étudie le droit, tradition familiale oblige, il se plonge dans la littérature. Il lit, certes, mais il écrit surtout des poèmes dans lequel il distille toute la subversion qui l’anime. Il le jure : « Il n’y a d’écriture que politique ». En 1980-1982, Trouillot se retrouve à Miami. Mais il ne tarde pas à regagner Haïti. Pour lui, être sur le terrain est fondamental. Et depuis, il ne cesse de se battre – en s’engageant par exemple dans le Collectif NON, qui réclame le départ de Jean-Bertrand Aristide. Dans sa quête d’homme et d’écrivain, maniant une écriture dense et poétique, il se révèle comme un véritable maître de la parole dont l’ambition, la seule, est de rendre la complexité de son île. Une île qui doit tendre les bras à l’espoir.