Politique

Résolution russe sur la Syrie : un geste inédit sur la forme plus que sur le fond

Mis à jour le 19 décembre 2011 à 09:00

Si la Russie a créé la surprise le 15 décembre en proposant un projet de résolution contre la Syrie, le fond du discours reste le même. Moscou n’est pas prêt d’accepter de voter des sanctions contre le régime de Bachar al-Assad.

Surprise dans les chancelleries : la Russie, jusqu’alors fermement opposée à toute action contre la Syrie au Conseil de sécurité des Nations Unies, a proposé le 15 décembre un projet de résolution condamnant « l’usage disproportionné de la force par les autorités syriennes, mais aussi l’utilisation d’armes illégales par des groupes armés » et exhortant « le gouvernement syrien à cesser de réprimer ceux qui exercent leur droit à la liberté d’expression, de rassemblement pacifique et d’association ».

Lâché, au début de l’été, par ses anciens alliés turcs et qataris, suspendu de la Ligue arabe le 16 novembre, cible de sanctions économiques de plus en plus sévères, le régime de Bachar al-Assad voit aujourd’hui l’un de ses derniers soutiens s’écarter prudemment. Ce geste a été immédiatement qualifié par l’ambassadeur français à l’ONU, Gérard Araud d’« événement extraordinaire, puisque la Russie a enfin décidé de sortir de son inaction ». Comment interpréter ce revirement de l’allié historique de la Syrie assadienne ?

Trois jours avant, le 12 décembre, outrepassant l’habituelle réserve des diplomates, Araud avait sévèrement condamné l’inaction du Conseil de sécurité : « Il est scandaleux que le Conseil, du fait de l’opposition de certains membres, n’ait pas pu agir pour exercer une pression sur les autorités syriennes.»  Ciblant sans les nommer Moscou et Pékin qui, le 4 octobre, avaient mis leur veto à un projet de résolution très édulcoré, Araud s’exprimait après l’exposé par Navi Pillay, la haut-commissaire des droits de l’homme au Nations unies, des atrocités commises par le régime syrien.

Placée face à ses responsabilités, la Russie peut de plus en plus difficilement afficher une solidarité inconditionnelle avec le régime syrien désormais accusé de « crimes contre l’humanité » par une commission d’enquête internationale indépendante. D’autant que le 15 décembre, Human Rights Watch publiait un rapport confirmant la responsabilité des autorités dans les meurtres et tortures de civils.

Protestation antirusse

Rares sont ceux qui, aujourd’hui, misent encore sur la survie du régime Assad, malgré l’assurance affichée par le clan au pouvoir. La Russie le sait, la chute de Bachar al-Assad et son remplacement par une opposition trop hostile nuirait gravement à ses intérêts, notamment à la conservation de sa base navale à Tartous, sur la côte syrienne. Le soutien de Moscou au régime n’est pas passé inaperçu parmi les contestataires syriens qui avaient fait du 13 septembre une journée de protestation antirusse, brûlant des drapeaux dans tout le pays.

Par son geste inédit au Conseil de sécurité, la Russie fait un pas vers une opposition de plus en plus susceptible de succéder au régime de Bachar el-Assad. Des représentants du Conseil national syrien, principale formation d’opposition, ont d’ailleurs été reçus à Moscou le 15 novembre.

Un pas aussi vers les États-Unis, la Grande-Bretagne et la France alors que la situation intérieure agitée de la Russie place ses dirigeants sur la sellette internationale. Confrontée à une mobilisation sans précédent de son opposition qui conteste les résultats des législatives du 4 décembre, le pouvoir russe fait peut-être une concession aux puissances occidentales pour que celles-ci ne s’intéressent pas de trop près à sa propre crise domestique. Enfin, les actions de guérilla de l’Armée syrienne libre, désormais reconnues par l’opposition et les observateurs occidentaux, lui permettent de proposer la condamnation indistincte des auteurs des violences, ceux du régime comme les insurgés.

Aucune sanction envisagée

Si la proposition de résolution de la Russie est une surprise, le fonds de son discours varie finalement peu depuis que Vitali Tchourkine, son représentant à l’ONU, a affirmé le 29 septembre que Moscou pourrait accepter une résolution sur la Syrie « si le Conseil de sécurité est véritablement unanime et a besoin de trouver une voie pour arrêter la violence en Syrie ». Deux semaines auparavant, une délégation de parlementaires russes avait effectué une visite en Syrie pour vérifier les faits sur le terrain et tenter de lancer un processus de dialogue entre le régime et l’opposition.

La position conciliatrice adoptée par Moscou est aussi celle des deux autres soutiens de la Syrie : l’Iran et la Chine. Fin octobre, le président iranien Mahmoud Ahmadinejad déclarait dans une interview à la chaîne américaine CNN que l’Iran « condamne les morts et les massacres en Syrie » qu’ils soient l’œuvre du gouvernement ou de l’opposition, tandis que la Chine n’a cessé d’appeler les deux parties à résoudre leurs différends par le dialogue pacifique.

Certes, la Russie est sortie de son « inaction », mais son interprétation de la crise syrienne évolue peu : les violences des « bandes armées » sont condamnées au même titre que celles du régime et aucune sanction n’est envisagée dans le document. La France, la Grande-Bretagne et les États-Unis, membres permanents du Conseil de sécurité, considèrent la proposition russe comme une bonne base de travail mais, trop déséquilibrée, elle nécessite des amendements.

La Russie sera-t-elle prête à s’engager davantage contre l’allié syrien ?  Après cet « évènement extraordinaire », il semble peu probable que Moscou accepte de voter des sanctions, et encore moins une résolution semblable à celle qui avait légitimé l’intervention de l’OTAN et alliés en Libye.