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Les Belges au Congo : prospères dynasties d’affaires

George Forrest (à gauche), surnommé le vice-roi du Katanga, ici à Lubumbashi, le 24 octobre 2010. © Gwenn Dubourthoumieu

Ils s'appellent Damseaux, Bia, Lippens... Enfants du plat pays, ils ont bâti de véritables empires en RD Congo. Transmis de père en fils, leurs groupes ont résisté aux convulsions de l'Histoire. Non sans mal.

Alors que, sur le trône de Belgique, la succession est assurée – le roi Philippe a prêté serment le 21 juillet -, en RD Congo, les dynasties belges du monde des affaires cherchent elles aussi à pérenniser leur pouvoir. Certaines ne sont plus à présenter aux Congolais. Ainsi les Forrest qui, en trois générations, ont construit Groupe Forrest International (GFI), un conglomérat qui détient des pans entiers de l’économie du Katanga (BTP, ciment, élevage, transport aérien) ; ou les Damseaux, qui ont bâti Orgaman, un empire agroalimentaire (plus de 100 millions d’euros de chiffre d’affaires), à partir de Kinshasa et du Bandundu (ouest du pays). Quant aux Lippens, ils se sont imposés dans la filière sucre à partir de leurs activités congolaises. À ces noms s’ajoutent d’autres « lignées » belges, moins en vue, mais tout aussi bien implantées dans ce vaste pays d’Afrique centrale. C’est le cas des Bia, dont le groupe du même nom est spécialisé dans les services miniers ; des frères Hasson, actifs dans la distribution de produits de grande consommation à Kinshasa ; des Demaeght, qui oeuvrent dans l’agroalimentaire au Katanga ; ou des Levy, présents dans la banque.

Ils ont beau tous se connaître, ils ne se font pas de cadeaux.

Héritiers du passé colonial ou postcolonial, ces grands groupes familiaux installés en RD Congo ont survécu à bien des épreuves. « Ils ont traversé la « zaïrianisation » sous Mobutu [nationalisation du secteur privé] et les conflits des années 1990 et 2000 [pillages, prise du pouvoir par Laurent-Désiré Kabila, guerre régionale dans le Kivu…]. Mais ils sont restés, ils avaient trop à perdre : toutes leurs possessions se trouvaient dans le pays. Ceux – plus nombreux – qui sont partis l’ont fait parce qu’ils pouvaient se refaire une santé en Belgique ou ailleurs », analyse Michel Losembe, directeur général de la Banque internationale pour l’Afrique au Congo (Biac).
Damseaux

Pour assurer leur pérennité, ces entreprises familiales ont tissé des liens étroits avec le pouvoir congolais. Surnommé le « vice-roi du Katanga », George Forrest avait l’oreille de Mobutu Sese Seko, le président du Zaïre. Et c’est à son groupe que ce dernier avait confié la réalisation de la piste de l’aéroport de Luano et de la base militaire de Kamina (Katanga), puis l’exploitation de la mine de cuivre de Kasombo. Ce qui n’a pas empêché Forrest de rebondir avec agilité lors de la transition politique, en 1997. Il a même été l’un des premiers à accueillir Laurent-Désiré Kabila (le père de Joseph, l’actuel président) à son entrée dans Lubumbashi. Toutefois, son groupe est moins bien en cour aujourd’hui et n’a pas été épargné par la révision des contrats miniers.

L’entreprise de William Damseaux a elle aussi souffert de la « zaïrianisation » des années 1970, et de la nomination désastreuse de proches du pouvoir à la direction d’Orgaman. Mais le patriarche a su reprendre les rênes après avoir gracieusement prêté ses camions frigorifiques lors des 20 ans du Mouvement populaire de la révolution [MPR], l’ancien parti unique, en 1988. Sous Laurent-Désiré Kabila, en 2000, il a été emprisonné parce qu’il n’avait pas respecté le blocage des prix des denrées alimentaires. Libéré, il s’est exilé en Belgique. Mais il est bientôt revenu en RD Congo, après l’avènement de Joseph Kabila, en janvier 2001.

  Forrest info

Nouvelle vague

Après les conflits meurtriers des années 1990, une nouvelle vague d’entrepreneurs belges a pris la relève. « À l’époque, la Gécamines – héritière de l’Union minière du Haut-Katanga -, le Groupe agropastoral, ou la Compagnie financière européenne et d’outre-mer (Finoutremer), tous historiquement liés à la Belgique, ont vu leurs actifs sombrer, raconte Thierry Claeys Bouuaert, vice-président de la chambre de commerce Belgique-Luxembourg-Afrique-Caraïbes-Pacifique et dernier administrateur-directeur général de la Belgolaise. Certains Belges – attachés au Congo et prêts à prendre des risques – en ont profité pour réaliser des opérations fructueuses en rachetant des sociétés à des expatriés sur le départ, souvent avec l’appui d’établissements financiers du royaume (notamment Générale de banque, devenue Fortis). » Ce fut le cas de Philippe de Moerloose (né à Lubumbashi), qui, en 1995, a acquis le distributeur automobile VRP (à la famille belge Theumis). Ou de Vincent Bribosia, repreneur des chantiers navals de Chanic. George Forrest a lui aussi saisi l’occasion en se portant acquéreur des cimenteries de Finoutremer-Egecim, puis des actifs congolais de la Belgolaise auprès de la banque Fortis. Entre les deux générations d’hommes d’affaires, les points communs ne manquent pas : « Philippe de Moerloose, [distribution automobile, d’équipements ( BTP & Minier) et de matériel agricole, hôtellerie et industrie] a noué avec Joseph Kabila le même type de relations que George Forrest avec Mobutu. Il a accès au palais, et règle certains détails des séjours bruxellois de l’épouse du président », confie un familier du milieu belgo-congolais.

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Si ces groupes bénéficient d’une telle longévité, c’est aussi parce que les passages de témoin d’une génération à l’autre sont bien préparés. « La transmission des groupes aux enfants est la meilleure solution pour qu’ils continuent d’exister. Pour les diriger, il faut être proche du fondateur, bien connaître la RD Congo et ses différents acteurs », explique Thierry Claeys Bouuaert. Et surtout, préserver la confidentialité des comptes et des accords. Ceux de GFI, par exemple, ne sont pas publics. Il faut se contenter des estimations d’un familier du groupe, qui évoque un chiffre d’affaires annuel de plus de 200 millions d’euros – hors activités bancaires et secteur aérien.

Ainsi, chez les Forrest, c’est Malta David, le petit-fils, qui a repris le flambeau : il est directeur général de GFI depuis 2011. « Il a été l’artisan du développement de notre filiale dans l’énergie, et dans l’agroalimentaire au Katanga », souligne Henry de Harenne, conseiller du groupe en Belgique. Chez les Damseaux, c’est Jean-Claude, lui aussi petit-fils du fondateur, qui assure la relève depuis sept ans. À la tête d’Orgaman, il a étendu la filière élevage – la plus importante d’Afrique centrale, avec 55 000 têtes de bétail. Et a lancé son groupe dans l’exploration minière dans l’est du pays.

Les sociétés belgo-congolaises se tournent de plus en plus vers les autres pays du contienent.

Influence

Pour dominer le marché congolais, ces entrepreneurs belges, qui se connaissent bien, se livrent une concurrence – commerciale ou d’influence – sans merci. « Philippe de Moerloose n’est pas notre ami », confie un collaborateur de GFI. « Chacun s’occupe de ses affaires. Je milite pour que les investisseurs viennent en RD Congo », précise l’intéressé, qui, dans le domaine de la sous-traitance minière, ne fait pas de cadeaux – ni à Bia, ni à Forrest.

Image

Bien que rivaux et se côtoyant peu, ils déploient souvent des stratégies proches. Même s’ils n’ont pas toujours d’attaches personnelles solides en Belgique (certaines familles ne sont belges que depuis peu : les Forrest sont d’origine néo-zélandaise, les Levy d’ascendance italienne et les Damseaux préfèrent Monaco), ils entretiennent de bonnes relations avec les milieux politiques du royaume. Pour eux, il s’agit de préserver leur réputation « au pays », où la plupart ont installé une holding – et où leurs activités ne sont pas toujours bien perçues. Ainsi, Philippe de Moerloose a embauché Geert Muylle, l’ancien conseiller politique d’Yves Leterme (ex-Premier ministre belge) pour assurer sa communication en Europe. De son côté, George Forrest a recruté Olivier Alsteens, ex-directeur de la communication externe des Premiers ministres belges (2002-2003) et ancien porte-parole de Louis Michel (ex-ministre des Affaires étrangères et ex-commissaire européen). Lequel, très écouté par Joseph Kabila, a d’ailleurs joué un rôle dans la relance des relations belgo-congolaises. Autre point commun : les sièges des Bia, Moerloose et Forrest sont installés dans la même ville, Wavre (à 20 km au sud de Bruxelles), dont le bourgmestre n’est autre que Charles Michel, fils de l’ancien commissaire européen.Bia info

Désormais bien implantées en RD Congo, les sociétés belgo-congolaises se tournent de plus en plus vers les autres pays du continent, et au-delà. À tel point que certaines n’ont plus grand-chose de congolais. À l’instar de Finasucre (famille Lippens), dont la majorité des actifs se situe en Belgique, en Chine et en Australie, et qui ne détient plus que la Compagnie sucrière de Kwilu-Ngongo (Bas-Congo) en RD Congo. Les Bia, eux, se sont appuyés sur leur expertise en montage et entretien d’engins miniers au Katanga pour offrir leurs services dans vingt pays d’Afrique francophone. Quant à la Société de distribution africaine (SDA) de Philippe de Moerloose, elle est implantée dans vingt-sept États africains. Et même si Malta David Forrest ne cesse de rappeler son attachement au pays qui l’a vu naître, son groupe a choisi lui aussi de s’africaniser : il est déjà présent dans la construction et l’énergie au Congo et au Kenya.

Les échanges commerciaux n’ont plus la frite

Le volume des échanges entre Bruxelles et Kinshasa n’est rien comparé à la puissance des conglomérats belgo-congolais.

Malgré ses liens historiques avec le royaume, la RD Congo figure au bas des classements de l’Agence belge pour le commerce extérieur. Elle ne représente plus que 350 millions d’euros d’exportations et 284 millions d’euros d’importations, soit un microscopique 0,1 % des flux commerciaux de la Belgique en 2012. Et elle n’est désormais que son sixième partenaire commercial africain. En 2012, les Belges ont exporté davantage en Afrique du Sud (1,75 milliard d’euros), au Nigeria (1,49 milliard), au Togo, en Angola et au Sénégal qu’en RD Congo. « En dehors de quelques acharnés, comme Philippe de Moerloose, qui est un enfant du pays, les entrepreneurs belges se désintéressent quasi totalement de la RD Congo. Ils n’ont plus cette passion ! Ils se concentrent sur l’Europe. Les groupes chinois, israéliens et même français sont bien plus agressifs ici », regrette Michel Losembe, patron de la Banque internationale pour l’Afrique au Congo (Biac), qui a fait ses études à Bruxelles. Toutefois, la tendance s’inverse légèrement : depuis cinq ans, les exportations belges à destination de la RD Congo ont progressé de 68 %.  C.L.B.

Droit de réponse

Suite à l’article « RD Congo, une histoire belge » paru dans le n°2743 de Jeune Afrique (p58 à 61), M. Frédéric Corbière, responsable des relations presse à la Société de distribution africaine présidée par Philippe de Moerloose, nous a communiqué la réaction suivante.

« Contrairement à ce qui est écrit dans votre article, Philippe de Moerloose n’a pas de liens spécifiques avec le président de la RD Congo. Comme d’autres hommes d’affaires présents dans ce pays, il a déjà rencontré le président Joseph Kabila au Palais de la Nation dans le cadre d’audiences officielles.

Les allégations selon lesquelles Philippe de Moerloose réglerait certains détails des séjours bruxellois de l’épouse du président Joseph Kabila sont également non fondées. »

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