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Cet article est issu du dossier «Algérie : Ben Bella, l'homme, le mythe et l'histoire»

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Politique

Ahmed Ben Bella : du Capitole à la roche Tarpéienne (1962-1965)

Ben Bella en compagnie de Nasser, un de ses alliés privilégiés. © Le Campion/Sipa

Premier président de l’Algérie et héros de la guerre d’indépendance, Ahmed Ben Bella est décédé à l'âge de 95 ans, le mercredi 11 avril 2012, à son domicile d’Alger. À cette occasio, l’historien Omar Carlier a rédigé pour Jeune Afrique une biographie de cet homme qui a marqué l'histoire de l'Algérie contemporaine. Il relate ici les années où Ben Bella est au sommet, dès septembre 1962, lorsqu'il devient chef du gouvernement.

C’est à 45 ans que l’ancien tabor marocain, l’obscur conseiller municipal d’un petit bourg frontalier parvient au sommet. En septembre 1962, l’Assemblée nationale constituante le choisit comme chef du gouvernement. Élue sur des listes dont les équilibres résultent de marchandages entre les diverses tendances du Front de libération nationale (FLN), cette assemblée est présidée par Ferhat Abbas, un allié provisoire qui, pour des raisons personnelles, a préféré le duo formé par Ben Bella et l’état-major à Ben Khedda, son successeur à la tête du gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA).

Successivement chef de gouvernement et président de l’Algérie indépendante, intégrant le cercle restreint des leaders du Tiers Monde, Ben Bella ne pouvait rêver mieux. La performance est impressionnante. Mais il ne va rester au pouvoir que deux ans et demi, il est vrai dans une période décisive, aux conséquences durables. Dès le début, il a dû installer l’état-major au cœur du gouvernement : Bouteflika aux Affaires étrangères, Medeghri à l’Intérieur, et Boumédiène lui-même à la Défense, sans oublier Bencherif à la tête de la Gendarmerie. L’Armée de libération nationale (ALN) devient l’Armée nationale populaire (ANP). L’Armée des frontières se superpose sans trop de problèmes à ce qui reste du maquis, sauf en Kabylie et dans le Sud. Après avoir fait bloc pour Ben Bella, le groupe d’Oujda va faire bloc contre lui.

Des références, pas de doctrine

Ben Bella croit à ce qu’il dit et à ce qu’il fait. Son discours d’investiture, en tant que président du Conseil, se réclame des devoirs de la Révolution envers le peuple, au nom du sacrifice du million de martyrs, mais annonce aussi la nécessité d’une nouvelle révolution, sociale et non plus politique, plus difficile encore que la précédente, et qui a pour nom socialisme. Mais c’est aussi un populiste, qui sacrifie le cas échéant à la démagogie. Il n’a pas de doctrine, mais une sensibilité et des références. Il est sincèrement socialiste, au sens du « marxisme objectif », qui renvoie à l’idée que l’État nouveau doit récupérer, contrôler et développer les richesses nationales face aux prétentions des anciennes classes possédantes, ce qui lui vaut l’appui de Boumédiène, puis le ralliement du parti communiste. Mais il accueille aussi avec conviction la stratégie autogestionnaire que lui propose une partie de la gauche du FLN, dont Mohamed Harbi est le chef de file.

Dans un premier temps, le nouveau chef de l’État sait aussi être un homme de gouvernement. Les caisses sont vides et il a deux dossiers urgents à traiter : la rentrée scolaire et la campagne de labour et de semailles, qui ont pris l’une et l’autre du retard. Il s’y attaque avec détermination. La chance va lui sourire pour le volet agraire, avec une très belle récolte l’été suivant. L’« entente cordiale » avec De Gaulle va grandement faciliter non seulement la rentrée des classes, mais aussi le bouclage du budget. Et plus encore la formation des cadres, le redémarrage et le développement de l’État algérien, qui seront les objectifs majeurs de son successeur.

Alger, Mecque des mouvements de libération

Toutefois, à partir de 1964, fort de la charte d’Alger, qui le pose en leader du Tiers Monde, gouvernant avec les « pleins pouvoirs », il va pratiquer la fuite en avant en politique intérieure, croyant pouvoir tirer parti sans problème du respect et du prestige acquis à l’extérieur. Sur la scène internationale, il a commencé haut et fort, en octobre 1962, avec son arrivée à l’ONU, où l’Algérie tout entière est applaudie à travers lui, et son départ de New York pour Cuba sans passer par Washington, au grand dam de Kennedy, qui pourtant avait été le premier dans son pays à soutenir le combat des Algériens.

Nasser et Castro sont d’emblée ses alliés privilégiés. Alger est le meilleur soutien du raïs dans le monde arabe, et le premier partenaire du Líder Máximo dans le combat tiers-mondiste, notamment en Afrique, où s’achève la décolonisation. La capitale algérienne est bien en train de devenir la Mecque des mouvements de libération. Ben Bella compte sur ce mouvement pour faire de son pays le phare d’un monde libéré et pour conforter son leadership à l’intérieur.

Destitution

Le coup d’état militaire du 19 juin 1965 ne lui en laisse pas le temps. La destitution du président ne suscite pas de puissante réaction populaire. Et la peur n’explique pas tout. En fait, le pays est las des querelles politiques.

À la veille du 19 juin, la situation de Ben Bella est ambivalente. S’il a encore la faveur d’une bonne partie des masses, le nouveau zaïm ne jouit plus de la ferveur caractéristique de l’an I de la Révolution. Il est déjà rattrapé par les problèmes sociaux, insurmontables à cette échelle en un temps si court. Le désenchantement est là. L’indépendance ne pouvait pas tenir toutes ses promesses. Dans ce contexte ambivalent d’enthousiasme persistant et de morosité ambiante, l’aspect policier du régime se renforce. L’opposition se réfugie en France ou dans les pays voisins, mais reste divisée, tandis que les tensions se durcissent au sein du pouvoir. Sur ce dernier plan, le conflit entre pro et anti-Ben Bella prend une dimension subjective qui bouscule en partie les clivages entre conservateurs et progressistes, religieux et laïcs, pro et anti-militaires, arabistes et algérianistes, tiers-mondistes et arabo-islamistes.

Ben Bella, en fin de compte, est un homme seul. Très entouré certes, mais sans équipe cohérente. Il a de surcroît un côté velléitaire. Comme le dira Mohamed Harbi, principal inspirateur du Congrès du FLN de 1964 (celui de la charte d’Alger), il est successivement d’accord avec chacun et écoute finalement celui qui parle en dernier. Il improvise, multiple les déplacements, se met en scène.

Ben Bella a joué et perdu. Le charisme de l’homme symbole et le verbe du tribun n’ont pas pesé lourd face à la progression méthodique du bloc militaire dans tous les lieux de pouvoir, soutenue par l’esprit de corps et la rationalité bureaucratique, au nom de la Révolution, et ce bien avant que la Sécurité militaire, faisant suite au ministère de l’Armement et des Liaisons générales (Malg), ait atteint sa pleine puissance.

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Lire aussi «Une soirée avec Ben Bella », article paru dans le n° 2626 de Jeune Afrique (daté du 8 au 14 mai 2011). Son parcours, ses anciens compagnons, le Printemps arabe, Abdelaziz Bouteflika… Le premier président de l’Algérie indépendante nous livrait ses vérités au cours d’une soirée mémorable

 

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