Immigration

France : la présidentielle vue depuis la Tunisie (#8)

Au lendemain de la révolution, la Tunisie se passionne peu pour la présidentielle française.

Au lendemain de la révolution, la Tunisie se passionne peu pour la présidentielle française. © Montage J.A.

Avec une actualité politique nationale intense, les Tunisiens ne manifestent que peu d’intérêt pour ce qui se passe en dehors de leurs frontières. Et la présidentielle française est bien le cadet de leurs soucis. Seule une petite frange de la population s’intéresse à cette élection, notamment celle qui vit en France. Et si Jean-Luc Mélenchon, candidat du Front de gauche, remporte une large adhésion, il est loin de faire l’unanimité.

« C’est la première fois que l’élection présidentielle française n’intéresse pas les Tunisiens », avance Ziyed Krichen, journaliste et directeur de la publication du quotidien el Maghreb, s’empressant de faire allusion à une anecdote de jeunesse pour illustrer ses propos. « Lorsque j’étais au lycée, nous avions regardé le débat entre François Mitterrand et Valérie Giscard d’Estaing en classe et élu notre président. Mitterand avait remporté l’élection bien sûr ! »

Mais entre-temps, une révolution est passée par là. « Avant, nous vivions la démocratie par procuration, c’est pourquoi la présidentielle nous intéressait autant », analyse le journaliste. Autre conséquence directe du Printemps arabe : « Les Tunisiens sont autocentrés, ils ont trop à faire avec la politique nationale pour s’intéresser à la présidentielle française », poursuit-il, persuadé que ce « désintérêt n’est que factuel ». Dans les colonnes des journaux donc, pas de billets ni de commentaires, seules quelques dépêches AFP pour relayer les propos des candidats français…

Les Tunisiens ont trop à faire avec la politique nationale pour s’intéresser à la présidentielle française.

Ziyed Krichen, Journaliste 

« La Tunisie passe par une période de transition démocratique assez houleuse, nous sommes en train d’essayer d’amener notre pays à bon port ; ce qui se passe ailleurs n’intéresse personne pour l’instant », admet Mohamed Ali B., un Tunisois de 25 ans. « Même si je ne me suis pas vraiment penché sur cette élection, ça m’intéresse de savoir à qui on aura affaire dans les cinq années à venir, car la France et la Tunisie ont des intérêts communs », poursuit le jeune directeur financier, dont le cœur balance entre Hollande et Mélenchon.

Mélenchon, candidat des Tunisiens ?

De la petite ville de Korba, Chahida C., mère au foyer de 50 ans, partage ce point de vue. Cette année, elle préfère se concentrer sur « les problèmes de la Tunisie ». Et si elle a entendu le nom de François Hollande, le principal challenger du président sortant, pour elle « il est comme Sarkozy », ce chef d’État « manipulateur qui n’aime pas les musulmans ».

« Sarkozy a très mauvaise presse en Tunisie, et ce même avant ses prises de positions très décriées aux premières heures de la révolution », estime Ziyed Krichen. « Ce désaveu remonte à 2007, lorsque le président avait déclaré vouloir "nettoyer au karcher" les banlieues françaises. Il est perçu comme étant très agressif envers la communauté maghrébine », poursuit le journaliste. Les Tunisiens soutiendraient donc François Hollande ? « Le favori des élites francophones c’est Mélenchon. Le candidat socialiste est, lui, totalement transparent alors qu’en 2007, il y avait eu un grand élan de sympathie envers Ségolène Royal ».

Mais pour Mohamed B.*, ingénieur en énergie de 28 ans, aucun candidat n’a saisi les enjeux de cette élection. « Si j’étais français je voterai blanc, parce que l’État français n’est pas capable de résoudre les vrais problèmes, de comprendre (ou d’évoquer) les enjeux de la crise économique », explique-t-il. « Il faut à la France un deuxième général de Gaulle ! », s’exclame le jeune tunisois, qui a vécu pendant 18 mois en France, avant de rentrer au pays, faute d’emploi.

Moi je soutiens Marine Le Pen, même si je suis arabe.

Amal S., étudiante

La tentation des extrêmes

Le soir, dans les cafés parisiens, si les frasques d’Ennahdha et les discours de Moncef Marzouki volent largement la vedette à l’élection française, elle n’est pourtant pas absente des conversations. « Moi je choisirais Mélenchon au premier tour et Hollande au second », s’exclame Amine B. M., chef de projet informatique qui vient d’obtenir sa carte de résident. Parce que les candidats de gauche s’approchent plus de « (son) identité, de (sa) façon d’envisager l’avenir de la société française, notamment face à la toute-puissance du secteur financier ». Et s’il espère un changement de politique radical sur l’immigration, en ce qui concerne sa situation personnelle, elle ne dépend pas vraiment du futur président français. « J’ai obtenu ma carte de séjour de 10 ans, et pour les critères de nationalité, ce sont les mêmes depuis plus de 20 ans, il n’y a pas de raison que ça change, sauf si Marine Le Pen était à l’Élysée ».

« Moi je soutiens Marine Le Pen, même si je suis arabe », intervient avec fracas Amal S., une étudiante de 22 ans. Si les propos apparaissent comme une pure provocation, ce n’est pourtant pas sans arguments que la jeune femme s’empresse de défendre sa candidate, sous les soupirs de son mari tunisien qu’elle a suivi en France. « Elle est la seule à vouloir combattre la paresse, à pousser les gens à travailler, à avoir compris que renforcer une économie nationale est l’unique solution pour que la France retrouve son indépendance économique face au système financier mondial ».

Et les positions de la candidate du Front national sur les étrangers ? « La seule faille dans sa logique, c’est qu’elle ne distingue pas les sources productives des non productives. Il faut intégrer ceux qui le méritent, mais les délinquants ne méritent pas la nationalité », poursuit Amal, même si, elle l’admet, « avec François Hollande, les étrangers seraient mieux protégés, au moins sur le court terme ».

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*Le nom a été changé pour conserver l’anonymat
 

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