Politique

Côte d’Ivoire : pourquoi le FPI doit changer de stratégie dans son dialogue avec Ouattara

Par - Matt Wells
Mis à jour le 8 mai 2012 à 17:16

Matt Wells est chercheur à Human Rights Watch pour l’Afrique de l’Ouest. Dans une tribune, il livre son analyse de l’évolution du dialogue politique entre le parti de Laurent Gbagbo (FPI) et le pouvoir d’Alassane Ouattara.

Les pourparlers de réconciliation tant attendus entre la coalition des partis au pouvoir dirigée par le président ivoirien Alassane Ouattara et les partis d’opposition se sont, dans l’ensemble, achevés comme ils avaient commencé : le FPI a indiqué qu’il ne participera au dialogue politique qu’à condition que Laurent Gbagbo et d’autres anciens dirigeants du parti en détention soient libérés. Ces conditions préalables non seulement révèlent le mépris de l’élite politique du FPI pour les milliers de victimes d’actes souvent atroces de violence politique, mais elles renforcent également la perception que le parti reste avant tout intéressé par une ligne politique dure plutôt que par une volonté de mettre un terme aux causes profondes des graves atteintes aux droits humains dans le pays.

La sortie de la crise en Côte d’Ivoire ne se produira pas par la libération des membres emprisonnés du FPI que demandent les dirigeants du parti ; au contraire, cela ne fera que raviver la notion d’impunité qui avait d’ailleurs alimenté la violence. En solidarité avec les victimes qui ont soutenu le FPI, le parti doit, au lieu de cela, faire pression pour l’instauration d’enquêtes rapides et efficaces, à la fois au sein de la Côte d’Ivoire et au niveau de la CPI, sur les crimes commis par les forces pro-Ouattara. Plutôt que d’appeler à la libération inconditionnelle des anciens dirigeants pro-Gbagbo, le parti pourrait insister, à juste titre, pour qu’ils bénéficient rapidement de procès équitables.

Les tentatives du gouvernement Ouattara de dialoguer avec les partis politiques d’opposition ont abouti à une rencontre formelle, les 27 et 28 avril, entre la coalition des partis au pouvoir et l’opposition. La direction du FPI a consenti à participer à la dernière minute, même si au final elle n’a ni assisté au second jour de discussions, ni signé le communiqué final accepté par les partis au pouvoir et les autres partis d’opposition. Dans un entretien avec la presse le 27 avril, le représentant du FPI, Sébastien Dano Djédjé, a réfuté les préoccupations selon lesquelles le parti constituerait une entrave à la réconciliation. Il a poursuivi : « C’est nous qui avons subi les pires difficultés. »

Le FPI serait mieux accueilli s’il se souvenait des véritables victimes. Les forces de sécurité et les milices pro-Gbagbo ont perpétré des tueries, des disparitions forcées et des viols généralisés pendant la crise traversée par le pays. Elles ont lancé des grenades à fragmentation sur des foules de manifestants, ont procédé à des tirs de mortier sur des quartiers très peuplés et ont atteint de nouveaux degrés de perversion en faisant brûler vifs des victimes en accord avec l’infâme « Article 125 ».

Un père dont j’ai recueilli le témoignage à Yopougon a entendu avec horreur depuis l’intérieur de sa maison, en sûreté derrière une porte métallique verrouillée, comment cinq de ses fils ont été brutalement exécutés par des miliciens pro-Gbagbo le 12 avril 2011. « Vers 14 heures, nous avons arrêté d’entendre les tirs et nous sommes sortis » a-t-il raconté. « Quand j’ai vu les corps, j’étais sous le choc, je ne pouvais même pas pleurer. Nous avons marché à travers le sang pour sortir de l’enceinte, les cinq corps simplement couchés là. »

Les partisans du FPI ont également été victimes de crimes odieux après que les Forces républicaines ont commencé leur offensive militaire en mars 2011.

Les partisans du FPI ont également été victimes de crimes odieux après que les Forces républicaines ont commencé leur offensive militaire en mars 2011. Human Rights Watch a documenté des exécutions, des viols et des tortures dans l’ouest de la Côte d’Ivoire et à Abidjan. Une femme vivant à proximité de Doké a décrit, les larmes aux yeux, qu’elle a vu des forces pro-Ouattara exécuter son père, son mari et son fils de 10 ans après qu’ils ont été découverts alors qu’ils se cachaient près de leur campement. Elle m’a raconté : « Je gisais là par terre, j’ai vu quand mon fils s’est écroulé, mort, mais je ne pouvais pas pleurer. Si j’avais pleuré, ils auraient su que j’étais encore vivante et ils m’auraient tuée. Mais pourquoi suis-je encore vivante ? Ils ont pris mon fils, mon mari et mon père. Je n’ai plus rien… »

Les récits d’abus horribles subis et vus par des civils dans les deux camps de la crise se comptent par milliers. Le président Ouattara a notamment reconnu les ravages provoqués par la violence pendant la période postélectorale, en particulier lors de sa récente visite dans l’ouest de la Côte d’Ivoire. Cependant, la direction du FPI semble souvent, dans ses discours, faire comme si les victimes n’existaient pas, comme si l’histoire de la crise ivoirienne se résumait aux élites militaires et politiques et aux raisons pour lesquelles le FPI n’est plus au pouvoir.

Il est plus que temps pour la direction du FPI de reconnaître l’immense souffrance subie par les victimes des deux côtés et de prendre ses responsabilités pour ses actions qui ont débouché sur des abus à l’encontre de milliers de partisans réels et présumés d’Alassane Ouattara. Les dirigeants du FPI ont mené une décennie de politique d’ivoirité, une manipulation de l’ethnicité au détriment des Ivoiriens du Nord et des immigrants d’Afrique de l’Ouest. Certains dirigeants du parti ont utilisé régulièrement la chaîne de télévision nationale pour inciter à la haine contre ces groupes pendant la crise. Les militaires et les milices alliés au FPI ont commis des crimes de guerre et probablement des crimes contre l’humanité. Le parti pourrait démontrer qu’il a mis un terme à sa politique de division en reconnaissant le fait que les responsables de ces crimes doivent répondre de leurs actes.

Les exigences de la direction du FPI concernant la libération de Laurent Gbagbo laissent particulièrement perplexes. Laurent Gbagbo a été transféré à la Cour pénale internationale (CPI), sur la base d’un mandat d’arrêt international confirmé par les juges de ce tribunal. Le gouvernement Ouattara n’a pas son mot à dire dans le procès de Gbagbo, la justice suivra son cours et la vérité quant à l’implication de Gbagbo dans les crimes allégués devrait se faire jour. En effet, le FPI ferait bien de se rappeler que c’est Laurent Gbagbo lui-même qui, en 2003, a invité la Cour pénale internationale à enquêter sur les crimes commis en Côte d’Ivoire.

Les dirigeants du FPI ont largement négligé l’argument le plus fort dont ils disposent sur les questions de justice, en raison de la priorité aveugle qu’ils accordent à l’élite du parti plutôt qu’aux victimes du conflit.

Les dirigeants du FPI ont largement négligé l’argument le plus fort dont ils disposent sur les questions de justice, en raison de la priorité aveugle qu’ils accordent à l’élite du parti plutôt qu’aux victimes du conflit. Le président Alassane Ouattara devrait être félicité pour avoir refusé de s’incliner devant les « conditions préalables » du FPI en vue de la réconciliation et pour avoir affirmé à plusieurs reprises que la justice concernant les crimes postélectoraux est essentielle pour le retour à la à l’état de droit. Mais il n’en reste pas moins que, dans la réalité, seul le camp Gbagbo fait l’objet de poursuites judiciaires. Plus d’un an après la fin du conflit, aucun membre des forces pro-Ouattara n’a été inculpé pour des crimes commis pendant la période postélectorale.

Alors que le dialogue se poursuit, les problèmes qui portent atteinte aux droits de tous les Ivoiriens, indépendamment des tendances politiques et de l’ethnicité, doivent être au cœur de l’agenda. Pour véritablement mettre un terme aux abus qui ont marqué la dernière décennie, la priorité doit être accordée aux victimes de crimes graves, et non à la protection des membres de l’élite des deux camps qui ont supervisé les atrocités.

Les mois qui viennent constitueront un test capital pour le président Ouattara, qui a renouvelé ses promesses de justice impartiale lors de sa visite à Duékoué. Il doit aller jusqu’au bout pour que le pays puisse émerger de ses horreurs récentes. Mais les mois à venir constitueront également un test capital pour la direction du FPI. Les dirigeants du parti doivent enfin reconnaître les victimes des deux camps de la crise, ainsi que les responsabilités individuelle et collective pour les crimes graves commis. Prétendre que l’absence de justice équivaut à une justice impartiale ne fera que démontrer davantage que le parti a perdu de vue les véritables victimes du pays.