Politique

France – Algérie : pas d’excuses, mais une reconnaissance

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Par  Karim Amellal

Karim Amellal, auteur franco-algérien, maître de conférences à Sciences-Po, est cofondateur de Stand Alone Media (www.sam.tv). Il a publié « Discriminez-moi ! » (Flammarion, 2005) et est l’un des auteurs de « Chroniques d’une société annoncée » (Stock, 2007).

Pour quelques jours encore, 2012 est l’année du cinquantenaire de l’indépendance de l’Algérie. En France, si pour certains cette date continue d’être perçue comme le rappel d’une défaite, voire même d’une amputation, pour d’autres, heureusement bien plus nombreux aujourd’hui, elle marque d’abord la fin d’un système colonial qui fut si inique, injuste et antirépublicain qu’il a fini par se briser contre le mur de l’Histoire.

Un anniversaire est aussi une occasion de dresser un bilan. Pour l’Algérie, la mémoire de la guerre d’indépendance ne peut plus à elle seule tenir aujourd’hui encore lieu de politique. On ne gouverne pas avec des fantômes. Aussi importante soit-elle, la mémoire des « Chouhada » – martyrs de la guerre de « Libération », ainsi qu’on l’appelle en Algérie – ne peut étancher la soif de liberté et de prospérité d’une jeunesse algérienne – 70% de la population – qui a les yeux rivés sur l’avenir, non sur le passé.

Mais c’est surtout de la France, et non de l’Algérie, qu’il convient de parler ici. Pour nous Français d’origine algérienne que l’histoire et les circonstances ont placés de ce côté-là de la Méditerranée, cet anniversaire a pu bousculer la mémoire – la nôtre ou celle que nos parents nous ont léguée – et raviver une blessure. Cinquante ans après la fin du système colonial en Algérie, certains saluent encore le « rôle positif de la colonisation ». Cinquante ans après l’indépendance, le système d’apartheid qui a été mis en œuvre dans ce qui était alors des départements français n’est toujours pas reconnu officiellement. Ce silence ne doit plus durer.

L’apaisement de la relation franco-algérienne (…) est une affaire politique mais aussi une affaire de justice.

La relation entre la France et l’Algérie, capitale pour les deux pays, faut-il le rappeler, exige un nouveau souffle et de nouvelles initiatives. Cette relation doit être spéciale, différente de toutes les autres relations bilatérales, parce que l’Algérie ce fut la France pendant 132 ans, et parce que les enfants et les petits-enfants issus de l’immigration algérienne sont le produit complexe de cette histoire tourmentée. Lors des dernières élections présidentielle et législatives, ceux-là ont massivement soutenu la gauche et le Parti Socialiste, tant par rejet de Nicolas Sarkozy que par sympathie pour un candidat, aujourd’hui président, qui s’est toujours exprimé avec sympathie sur l’Algérie et l’immigration. Or en France comme en Algérie, Français d’origine algérienne et Algériens espèrent aujourd’hui un geste fort de ce nouveau président de la République.

L’apaisement de la relation franco-algérienne, dans ces circonstances, est une affaire politique mais aussi une affaire de justice. Et ce geste de justice que beaucoup attendent n’a rien à voir avec ce que l’on appelle la « repentance ». Les jeunes Français et Algériens qui portent quelque part en eux un fragment de cette histoire ne demandent ni excuses ni regrets ni remords. Une « repentance » ne servirait qu’à raviver d’anciennes plaies et ce n’est sûrement pas ainsi que la mémoire du passé peut servir l’avenir. La visite de François Hollande à Alger ne doit pas être l’occasion d’une nouvelle déchirure, mais au contraire la matrice d’une réconciliation, et d’abord pour les jeunes générations des deux rives de la Méditerranée. Or cette réconciliation ne commande qu’une seule chose pour qu’il n’y ait plus aucun malentendu : la fin de l’omission d’État ; la simple reconnaissance des faits.

Le 16 juillet 1995, au Vélodrome d’hiver, le Président Chirac rompit pour la première fois le silence officiel en reconnaissant avec force la responsabilité de l’État français dans les crimes commis contre les Juifs durant la période de l’Occupation. Cela a constitué une rupture capitale dans la manière dont la France affronte et assume son histoire. Dans le sillage de Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy et François Hollande sont restés sur la même position. Le 17 octobre dernier, François Hollande reconnut enfin, au nom de la République et dans un sobre communiqué, les faits survenus le 17 octobre 1961, à savoir le massacre de gens lors d’une manifestation pacifique.

Ce premier pas doit en inaugurer d’autres. François Hollande aura à Alger une occasion capitale. Cinquante ans après la fin d’un système colonial conçu et appliqué au sein d’une République qui, comme à l’envers d’elle-même, s’en est trouvée dévoyée, cette reconnaissance officielle des méfaits de la colonisation, du projet colonial autant que de ses développements, honorerait notre pays, ses valeurs et ses idéaux, autant qu’elle mettrait sans aucun doute un terme à l’acrimonie qui pollue les relations politiques entre les deux pays. Non parce que l’Algérie le demande, mais parce qu’une partie du peuple de France le mérite, et parce que la justice le commande.

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