Société

Congo : Mpila, mon amour

Des gravas dans le quartier de Mpila à Brazzaville. © Nicolas Michel

Le 4 mars 2012, Mpila, quartier est de Brazzaville, était dévasté par une série d'explosions dues à un incendie dans un dépôt de munitions. Un an après, la vie est loin d'y avoir repris son cours normal. Reportage sur les lieux du drame.

Il pleut sur Brazza, ce jour-là. Pas une pluie exotique et tropicale nettoyant en quelques heures l’atmosphère empoussiérée, mais une pluie fine, insistante et triste qui semble ne jamais devoir cesser. Confiante, une jeune employée de l’hôtel annonce le beau temps pour dix heures, comme si elle avait deviné nos espoirs insensés et ne souhaitait pas les doucher – le client est roi. Mais à dix heures, le ciel est toujours aussi gris, le crachin toujours aussi tenace, ce qui n’empêche en rien un vibrionnant oiseau-mouche de fouiller du bec les corolles carmin d’un hibiscus en pleurs. Alors il faut se décider à quitter l’abri de la chambre n°5 et sortir dans l’humide moiteur, s’arracher à la climatisation comme à cette paralysante inquiétude qui nous encorde au confort d’un toit protecteur quand l’impérieuse nécessité d’aller voir ce que l’on se refuse à accepter cogne aux parois du crâne. Car avant même d’avoir vu, les images de la désolation sont suffisamment connues pour nourrir la sordide imagination du désespoir. Guerres, tremblements de terre, inondations, glissements de terrain ou tsunamis, nul n’ignore ce que ces fléaux imposent aux villes comme blessures, ne laissant au sol que cicatrices de gravats. Et avant de passer la porte de verre teinté qui nous sépare du vrai monde, l’idée que le quartier de Mpila détruit l’année dernière, le 4 mars 2012, par l’explosion d’un dépôt de munitions, ressemblera à tous ces quartiers détruits sur lesquels les caméra des télévisions ont promené leur objectif, l’idée que le quartier de Mpila sera pareil à un quartier de Dresde en 1945 comme à un quartier de Spitak en 1988, ajoute à l’angoisse un vague sentiment de nausée. Mais il faut y aller pour donner corps au réel, pour voir par soi-même comment l’humain panse ses plaies et répond au pire avec une ferveur aveugle et, parfois, incompréhensible.

Junior, l’ami congolais qui s’est proposé pour m’accompagner se tient droit sous la pluie, indifférent je crois, simplement parce qu’il l’aime, lui, et qu’elle rafraîchit l’atmosphère. Il ne sourit pas, comme si mes inquiétudes l’avaient contaminé ou que le court voyage que nous nous apprêtons à faire devait forcément effacer toute trace de bonne humeur. Trois taxis « Benoît XVI » vert foncé – des modèles de Toyota Corolla arrivés au Congo lors de l’élection du Pape – passent sans s’arrêter. Le quatrième, qui est vide, est conduit par un jeune homme d’une trentaine d’années. Au mot « Mpila », son visage se fige et non, il ne peut pas, c’est trop loin, même si l’on pousse jusqu’à 1500 FCFA le montant de la course. Impossible de négocier, il n’ira pas. Junior m’adresse un signe entendu et hèle un cinquième taxi, auquel il déclare que nous nous rendons dans le quartier 753 pour rendre visite à des amis. Cette fois, pas de souci et nous embarquons pour l’est de la ville. Parlant à voix basse, la main gauche placée devant les lèvres, presque inaudible, Junior m’explique que le chauffeur précédent, craignait sans doute que je sois journaliste, ne voulait pas être celui qui m’aurait accompagné dans une zone qui n’a rien de touristique. Paranoïa ? Peut-être, mais paranoïa bien partagée puisque Junior n’est pas le seul à tenir ce genre de discours et que, comme lui, la plupart de ceux qui s’expriment de la sorte ne le font que sous pseudonyme.

Un an après, les stigmates des explosions sont toujours visibles.

© Nicolas Michel/J.A.

Après embouteillages, nous atteignons le quartier 753 et le taxi nous dépose dans une grande avenue bordée de boutiques et de petites maisons de plain-pied. La chaussée est détrempée ; le soleil ne se montrera pas aujourd’hui, méchamment acoquiné qu’il est avec la mélancolie des lieux dont nous approchons et où la réalité va effacer l’ouïe-dire. Junior indique une ruelle perpendiculaire et, slalomant entre les flaques de boue, nous nous enfonçons vers Mpila, vers le périmètre de sécurité gardé par des soldats en armes, vers le cratère que nous ne verrons jamais mais dont on sait qu’il fait quelques dix mètres de profondeur, vers un no man’s land de débris, de douleurs et de terre retournée. Trois cents morts, au moins, des centaines de blessés, des milliers de sans-abris et au moins autant de folles rumeurs relayées à travers tout Brazzaville : l’histoire passée nourrit le regard présent et donne à l’imagination un pouvoir de terreur. Junior regarde à droite, à gauche, vaguement inquiet. Lorsque nous dépassons quelqu’un ou lorsqu’un autre arrive derrière nous, il change de conversation, évoquant soudain telle ou telle conférence à laquelle il a assisté au cours du festival littéraire Étonnant voyageurs qui rassemble, en ville, quelque 80 écrivains ayant un lien avec l’Afrique.

Pour rendre la reconstruction possible, plusieurs équipes de démineurs ont dû, pendant un an, fouiller les décombres à la recherche de ces morceaux de mort métalliques (…)

Sur les murs des propriétés bordant la ruelle boueuse encombrée de gravats, l’inscription « OK DEM » tracée à la bombe revient en un refrain saccadé. La première explosion, le 4 mars 2012 au matin, fut suivie de plusieurs autres, au moins trois, d’une extrême violence. Le souffle des déflagrations, outre réduire une bonne partie du quartier à néant, projeta débris et munitions – notamment des obus destinés à des orgues de Staline – en tous sens et à plusieurs centaines de mètres de la caserne des blindés de Mpila, pulvérisée. Pour rendre la reconstruction possible, plusieurs équipes de démineurs ont dû, pendant un an, fouiller les décombres à la recherche de ces morceaux de mort métalliques susceptibles de tuer sans crier gare.

Au fur et à mesure que, côte à côte, nous avançons dans la ruelle, les stigmates de l’accident sont de plus en plus visibles. Tôles tordues, portes et fenêtres arrachées, murs fissurés. Sur de nombreuses parcelles, un numéro de téléphone mobile assorti d’un nom a été bombé. Le propriétaire n’habite plus là, mais il est possible de le joindre en cas de besoin. Qu’a-t-il perdu ? Combien de membres de sa famille n’ont pas survécu ? Par respect, par pudeur, on ne note pas ces numéros offerts à tous et qui disent en eux-mêmes une tragédie qui dure. Junior raconte qu’après la première explosion, beaucoup d’habitants de Mpila crurent à un crash d’avion et se précipitèrent pour aller voir, poussés par cette curiosité morbide qui nous pousse à regarder en face la mort des autres. La seconde explosion fut fatale à nombre d’entre eux, avant que le mouvement de fuite n’emporte tout le monde dans le sens opposé, certains même nus, surpris qu’ils avaient été en train de se laver.

Autour de nous, les maisons n’ont plus de toit. Les tôles ondulées ont disparu et les gonds arrachés ont laissé dans les murs colorés des cicatrices de ciment. Junior ne sait pas si la déflagration est entièrement responsable de la disparition des portes et des fenêtres, mais il est certain que les pillages qui ont suivi expliquent qu’on n’en trouve presque plus, même en pièces détachées.

Au lendemain du drame, le bilan officiel a fait état de presque 300 morts.

© Nicolas Michel/J.A.

Ici, là, des familles vaquent à leurs occupations. Rires d’enfants s’aspergeant d’eau savonneuse, poêle huileuse posée sur un réchaud, linge étendu dans une cour, groupes d’hommes discutant, assis sur un muret et observant avec curiosité le « mundele » qui n’a rien à faire là. Junior me traduit leurs remarques, qui s’adressent principalement à lui : Tu vas faire de l’argent avec le Blanc ! Tu ne devrais pas l’emmener ici, ce n’est pas une bonne image du pays que tu donnes ! Pour les calmer, il a inventé un mensonge : j’avais des amis dans le quartier 753, juste à côté, qui ont été touchés par l’explosion, et je suis là pour leur rendre visite. Culpabilité de l’entorse à la vérité, culpabilité de la curiosité mi-professionnelle mi-morbide, culpabilité de l’enfant bien nourri et protégé, culpabilité enfouie de l’Occident colonial et de ses avatars plus contemporains. Avant de parler, Junior vérifie que personne ne se trouve derrière lui, puis explique que nombre de familles qui vivaient ici ont quitté le quartier et, en leur absence, louent les ruines de leurs maisons à des familles plus pauvres qui peuvent y trouver un refuge provisoire.

Ruines. Maintenant, c’est le mot. Des deux côtés de la ruelle, il n’y a plus que des murs, et rarement quatre. Des murs laqués de bleu, de jaune, de vert d’eau, de ces couleurs communes parce que bon marché, qui racontent qu’avant, il y avait là une pièce que l’on voulait confortable, accueillante, quand bien même souffrît-on de moyens financiers réduits. Mais aussi des murs couchés, des murs effondrés, des murs traversés de longues lézardes, des murs qui ont pu écraser des corps ou en protéger d’autres, des murs qui n’étaient pas fait pour résister à une explosion dont le panache de fumée fut visible jusqu’à Kinshasa, de l’autre côté.

Arrivés presque au bout de la ruelle, Junior me demande d’attendre. Il avance seul afin d’évaluer la  présence policière. Nous approchons de la zone interdite qui entoure le lieu de l’explosion. Malgré ses conseils, je sors mon appareil photo pour prendre quelques images de murs vides et de rambardes ouvragées bizarrement épargnées, seuls vestiges d’un balcon surplombant une mer de toits désormais disparus. Enfin, invité par mon guide, j’avance jusqu’à l’avenue. Junior m’indique du menton la tente où les militaires sont installés, un peu plus loin. En face, il n’y a plus de maisons. Seulement un grand mur penché et beaucoup de vert : la végétation a repris ses droits et de nombreuses pousses de papayers s’élèvent entre les gravats. Au loin, de gros manguiers semblent n’avoir rien ressenti du feu des explosions. Junior me détrompe : il y a un an, ils étaient aussi nus que des fossiles, mais moins fragiles que les pauvres vertébrés que nous sommes, ils ont survécu. À pas comptés, nous passons devant un ancien lycée, puis une école. Dans ce qui fut la cour, ou bien dans ce qui fut une salle de classe, impossible à dire, des pupitres sont entassés les uns sur les autres. L’image est un nœud coulant autour de la gorge qui ne se desserrera pas avant longtemps : nous nous taisons, avalés par le silence. Puis, quelques minutes plus tard, Junior pose un sparadrap sur la blessure brûlante : le 4 mars 2012 était un dimanche et il n’y avait pas d’enfants dans les classes.

Dans le quartier de Mpila, en février 2013. Il n’y a plus de maisons, plus de murs… L’accès au cratère est, quant à lui, en zone interdite.

© Nicolas Michel/J.A.

Nous entrons dans une ruelle afin de ne pas trop nous approcher des barrages policiers et décidons de contourner le quartier par la gauche. Partout, la désolation est la même : gravats, murs effondrés, tôles tordues, parcelles numérotées et marquées OK DEM, vie qui continue. La pluie remplit de boue les nids de poules, nos chaussures sont sales et le bas de nos pantalons imbibés. Posée contre un mur, dans un tas de gravats, une pancarte sur laquelle est dessinée une voiture de luxe : voilà tout ce qu’il reste d’une agence de locations de véhicules. Un peu plus loin, une longue palissade de tôle neuve cache au passant l’étendue du désastre. En voyant les grands immeubles jaunes qui se dressent là, imperturbables au milieu du champ de ruine, les paroles de l’écrivain congolais Henri Lopes résonnent d’une autre manière : « Les pauvres constructeurs Chinois sont souvent des têtes de turcs, mais voyez, les bâtiments qu’ils ont construits sont les seuls à avoir résisté aux explosions du 4 mars. » Junior précise de son côté que nul ne saurait dire comment il en va de leurs fondations et que plusieurs d’entre eux ont en fait poussé, depuis, sur des parcelles détruites.

Un 4X4 de la police ralentit à notre niveau, continue sa course, fait demi-tour, repasse devant nous. Junior, qui semble inquiet, propose de prendre un taxi pour retourner vers le centre-ville. Voyant que le 4X4 poursuit sa route avec indifférence, il m’entraîne finalement vers une petite butte que nous gravissons péniblement, en prenant garde de ne pas glisser. En haut, c’est aussi le vert qui domine. Seul un poteau de métal courbe indique le sens dans lequel souffla de vent de l’explosion. Des maisons qu’il y avait là, rien ne reste. Ou seulement, parfois, le carrelage qui couvrait le sol. Les murs ? Effacés.

Malgré tout, la vie reprend son cours.

© Nicolas Michel/J.A.

Deux hommes se tiennent assis côte à côte sous une toile cirée. Derrière eux, une grande tente grise offerte par le Rotary Club. Ce sont eux qui nous parlent, s’inquiètent de notre présence ici, se plaignent de la petitesse de leur logement, affirme qu’il faut absolument aller s’inscrire pour recevoir l’aide de l’État, sous-entendent que l’argent promis à certains sinistrés est parti dans les poches de non-sinistrés. Leurs visages disent un fatalisme résigné. Tout le contraire de cette femme qui, au même moment, passe à côté, élégante, coiffée avec soin, posant sans hésiter ses talons entre les flaques et les décombres.

Au loin, le Congo coule vers l’Océan. Junior me laisse le temps de regarder, puis m’assène qu’avant, d’ici, on ne voyait pas le fleuve. Et il raconte l’histoire de cette femme, une connaissance, qui a passé quelque dix heures, avec d’autres habitants, tapie dans un fossé pestilentiel à attendre que les explosions cessent. Tout près d’ici. Nous ne sommes qu’à une centaine de mètres du cratère et nous savons que si la végétation recouvre paysage et décombres d’un voile de printemps, il faudra encore du temps, beaucoup de temps, pour que la vie humaine reprenne ses droits à Mpila.

La pluie n’a pas cessé et il est l’heure de repartir, Junior vers Pointe-Noire et moi, dans un bourdonnement de kérosène brûlé, vers un Occident qui a oublié l’explosion du 4 mars 2012, il y a un an, une éternité.

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Nicolas Michel, envoyé spécial à Brazzaville
 

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