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Fifi Abou Dib : « Le Liban vit une époque de ‘modernité archaïque’ « 

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Détail de la couverture de « Dans les meules de Beyrouth » (Actes Sud).

Détail de la couverture de "Dans les meules de Beyrouth" (Actes Sud). © DR

Fifi Abou Dib, journaliste à « L’Orient-Le Jour », a traduit en français le roman de Toufic Youssef Aouad, « Dans les meules de Beyrouth » (Actes Sud,2012). Elle revient sur cette œuvre majeure de la littérature libanaise.

Il aura fallu attendre près de quarante ans pour que soit traduite en français Dans les meules de Beyrouth, œuvre majeure de la littérature contemporaine libanaise publiée en arabe en 1972. Elle nous transporte en 1968. Au pays du Cèdre, l’heure universelle est à la révolution et la jeunesse libanaise cherche à faire la sienne. La guerre de 1975-1990 approche déjà. Ses acteurs sont en scène : les réfugiés palestiniens en armes, les assaillants israéliens et les mauvais génies du confessionnalisme qui vont enflammer le cocktail. Entre son village et la capitale, entre ses aspirations libérales et le carcan des traditions, la jeune Tamima est précipitée dans les meules d’un passé aliénant et du futur qui menace. Journaliste au quotidien francophone libanais L’Orient-Le Jour, Fifi Abou Dib est l’auteur de cette belle traduction parue en novembre 2012 aux éditions Sindbad-Actes Sud. Interview.

Jeune Afrique : Le roman avait été choisi comme œuvre représentative par l’Unesco : n’avait-il pas déjà été traduit en français ? Savez-vous pourquoi ?

Fifi Abou Dib (en photo, ci-contre) : Ce roman a été choisi comme œuvre représentative par l’Unesco parce qu’il reflétait avec précision l’atmosphère de Beyrouth à la veille de la guerre civile. Il souligne en particulier cette fracture entre le monde rural et le libéralisme qui prévalait dans la ville sous l’impulsion des étudiants et des intellectuels. L’argent de l’émigration et l’exode rural ont fait le reste.

Il n’a jamais été traduit en français parce qu’en fait aucune traduction n’ été officiellement commissionnée pour ce livre à sa parution. Toutes les traductions disponibles dans d’autres langues ont été le fait d’initiatives privées.

Pourquoi Acte Sud publie-t-il votre traduction, 40 ans après la première édition en arabe ?

En 2009, Beyrouth avait été désignée capitale mondiale du livre par l’Unesco. C’est dans le cadre des rencontres qui ont eu lieu à cette occasion qu’un petit crédit a été débloqué pour la traduction de grands auteurs libanais. C’est ainsi  que Zeina Toutounji Gauvard, petite-fille de Toufic Youssef Awad, a présenté l’œuvre de son grand-père et trouvé chez Actes Sud, notamment auprès de Farouk Mardam Bey, directeur de la collection Sindbad, un enthousiasme qui répondait au sien.

Que représente ce livre et son auteur pour vous qui l’avez traduit ?

Bien que je ne l’aie jamais lu avant de me lancer dans sa traduction, j’ai toujours vu ce livre dans la bibliothèque familiale. La première lecture a été un vrai choc émotionnel. L’impression de retrouver un peu du Beyrouth de mon enfance. Certains accents des discours que nous tenaient nos enseignants à l’époque. Des faits divers dont nous avions entendu parler. L’impression, surtout, de comprendre enfin quelque chose à la tragédie qui a confisqué 15 ans de notre vie.

Ce livre règle leur compte aux machos libanais et révèle le "misérable tas de secrets" qui se cache derrière les brillantes réussites des hommes d’affaires libanais en Afrique ou ailleurs.

En 1972, au Liban, ce livre était prémonitoire. Trouve-t-il toujours des résonances dans l’actualité ? (Lesquelles ?)

Ce livre règle leur compte aux machos libanais, critique le laxisme avec lequel le gouvernement a traité l’armement des Palestiniens, révèle le « misérable tas de secrets » qui se cache derrière les brillantes réussites des hommes d’affaires libanais en Afrique (ou ailleurs). Dénonce le manque d’intérêt et d’investissement de l’État dans l’instruction publique. Il est surtout un plaidoyer contre l’hypocrisie consensuelle qui maintient la femme en position subalterne.

Aujourd’hui, le problème palestinien n’est réglé qu’en partie, mais la présence des armes aux mains de diverses milices maintient un autre feu sous la cendre. Le machisme oriental (et méditerranéen) reste inoxydable. La femme n’a pas totalement pris son destin en mains et joue le jeu du mâle en choisissant la dépendance financière. L’université libanaise et les écoles publiques sont en plein naufrage. Aujourd’hui, il ne serait pas difficile de réécrire le même livre en prévoyant les mêmes conséquences.

On a le sentiment que ce roman se penche sur la transition entre l’ordre social ancien et la modernité. Cette transition vous semble-t-elle aujourd’hui achevée ?

Pas du tout. Il reste beaucoup à faire et les mêmes défis sont encore là. Je définirais notre époque, au Liban, comme une « modernité archaïque ».

La condition de la femme libanaise s’est-elle réellement améliorée depuis les déboires de Tamima ?

Elle s’est sûrement améliorée par certains côtés. Près de 40 ans plus tard, le contraire serait vraiment désespérant, et les guerres, on l’a vu en Europe à deux reprises, ont la vertu de renforcer les femmes, les hommes étant occupés sur les fronts. Mais il serait bon de souligner que la loi contre la violence conjugale n’a toujours pas été votée et que les Libanaises n’ont toujours pas le droit de transmettre leur nationalité à leurs enfants. Tamima aurait méprisé certaines Libanaises d’aujourd’hui, adeptes de chirurgie plastique, victimes de la mode et totalement soumises au bon plaisir de leurs fumeurs de cigares. Mais elle aurait sûrement envié nombre d’entre elles qui ont fait de très hautes études et qui ont aujourd’hui accès à des postes de responsabilité avec des salaires égaux à ceux des hommes. Tamima aurait aujourd’hui 70 ans, l’âge de ma mère. Personnellement, j’aurais été fière d’avoir une telle pasionaria dans mon ascendance. Ce sont des femmes comme elle, et il y en eut, qui ont fait avancer les choses pour toutes celles qui ont suivi.

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Propos recueillis par Laurent de Saint Périer

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