Politique

Soad El Khammal : « Je ne peux pas pardonner » aux auteurs des attentats du 16 mai 2003 au Maroc

Le cercle de l'alliance israélite, une des cibles des attentats de Casablanca. © AFP

Dix ans après les attentats du 16 mai 2003, les victimes et familles de victimes de la barbarie terroriste restent profondément marquées par les drames personnels et familiaux qu’elles ont vécus. Parmi elle, Soad El Khammal, présidente d’une association de victimes, a perdu son mari et son fils dans les attentats. Reconstruction personnelle, pardon, justice : elle s’est confiée à Jeune Afrique. Interview. 

La vie de Soad El Khammal, ancienne professeure d’histoire-géographie et mère de deux enfants, a basculé dans la nuit du vendredi 16 mai 2003. Ce soir-là, son mari, avocat de 49 ans, et son fils, adolescent de 17 ans, dînent au restaurant La Casa España, dans le centre de Casablanca.

Vers 22 heures, deux jeunes terroristes kamikazes pénètrent dans cet établissement très fréquenté et actionnent leurs explosifs. Le bilan est terrible : 22 morts et des dizaines de blessés. Le mari et le fils de Soad font partie des victimes.

Mais l’horreur ne s’arrête pas là. En une poignée de minutes, c’est toute la ville de Casa qui sombre dans la terreur. Cinq lieux sont ciblés par douze terroristes kamikazes, tous issus du bidonville de Sidi Moumen. Une quarantaine de personnes sont tuées et une centaine blessée.

Soad El Khammal, 56 ans, s’est investie dans la vie associative pour surmonter ce drame personnel. Depuis 2011, elle est présidente de l’Association marocaine des victimes du terrorisme (AMVT) et se mobilise pour sensibiliser les jeunes et moins jeunes à cette menace.

Jeune Afrique : où étiez-vous le 16 mai 2003 ?

Soad El Khammal (en photo, ci-contre) : Je n’étais pas chez moi à Casablanca, j’étais à Paris, avec ma fille de 14 ans. Mon mari et mon fils de 17 ans étaient restés à la maison. Ce soir-là, ils avaient prévu d’aller dîner à la Casa España. L’attentat a eu lieu vers 22 heures, mais je n’ai appris la mauvaise nouvelle que le lendemain, à 7h du matin, à travers la télévision. Quand j’ai vu que la Casa España était visée, j’ai automatiquement pensé à mon mari parce qu’on allait souvent manger là-bas. J’ai contacté tous mes proches et c’est eux qui m’ont informé. Mais personne ne savait si mon fils était avec mon époux. Je l’ai appelé plusieurs fois, il ne répondait pas. Avant de prendre l’avion pour rentrer, on m’a confirmé que mon mari était décédé et que mon fils était avec lui à la Casa. On ne la retrouvé que quelques heures plus tard, grièvement blessé et dans un état comatique profond. Il est décédé une semaine après, le 23 mai.

Dix ans après, êtes-capable de pardonner aux responsables de ces attentats de Casablanca ?

J’essaie de vivre avec mais je n’arrive pas à tourner la page, c’est impossible d’oublier. Et pour moi, pardonner c’est oublier. Donc je ne peux pas pardonner, car cela voudrait dire qu’on tire un trait sur tout ça.

Et les autres familles de victimes ?

Ça dépend des familles. En général, elles sont un peu comme moi et essaient de vivre avec. Elles se consacrent à l’éducation de leurs enfants. C’est une façon de dire « non » au terrorisme, de dire que la vie continue.

Avez-vous rencontré des familles ou des proches des kamikazes ?

Non. Il y avait eu une rencontre organisée après les attentats, mais je n’y ai pas participé parce que je n’avais pas le courage d’aller vers eux. Ce soir [mercredi 15 mai, NDLR], je vais sûrement aller à une projection du film « Les chevaux de dieu » de Nabil Ayouch, organisée dans le quartier de Sidi Moumen [grand bidonville de Casablanca dont sont originaires les auteurs des attentats, NDLR]. Des familles des jeunes kamikazes doivent également être présentes.

Êtes-vous désormais prête à leur parler ?

C’est une angoisse qui me travaille depuis longtemps. Je ne sais pas comment je vais réagir, mais il faut franchir ce pas car mon deuil n’est pas achevé. Il faut que je colle une image sur ces gens-là. Ils n’ont rien à voir avec ce qui s’est passé et sont en quelque sorte victimes de la manipulation de leurs enfants. Leur situation est aussi très difficile à vivre.

La vérité n’est pas claire. Qui a fait ça ? Qui était derrière ? Personne ne sait. On réclame cette vérité.

Est-ce que justice a été rendue aux victimes du 16 mai ?

La justice a fait ce qu’elle a pu. Nous, les veuves, avons été indemnisées par l’État. Par contre, des blessés attendent toujours d’être indemnisés. Ça doit se faire mais la procédure est longue, notamment parce que cest la première fois que le Maroc est confronté à ce problème.

Où en est la procédure judiciaire ?

Beaucoup de gens ont été arrêtés puis condamnés. Des centaines sont toujours en prison. D’autres sont sortis, d’autres ont été graciés. Mais la vérité n’est pas claire. Qui a fait ça ? Qui était derrière ? Personne ne sait. On réclame cette vérité.

Comment fait-on, sur le plan personnel, pour se reconstruire après une telle tragédie ?

J’ai perdu ma vie de famille mais heureusement il me reste ma fille. Personnellement, j’ai eu d’importants problèmes de santé et je suis toujours suivie psychologiquement. J’ai pu avancer un tout petit peu en consacrant ma vie à ces questions de terrorisme. J’essaie d’aider les autres mais surtout de sensibiliser des jeunes des quartiers défavorisés à ces problèmes. Ça me donne un peu de force, je vois mon fils dans ces jeunes. Je me sens utile et ça me fait vraiment du bien. Je tente de positiver sur mon cas plutôt que de rester chez moi à ne rien faire.

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Benjamin Roger

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