Politique

Rhodi Mellek : « Il n’y aura aucune solution à la crise syrienne sans résolution du dossier kurde »

Une combattante kurde à Alep, en avril 2013. © AFP

Pour Rhodi Mellek, représentante à Bruxelles du PYD (Parti de l’union démocratique), la plus importante formation politique kurde de Syrie, du sort des Kurdes, dépend l'avenir du pays. Entretien.  

Les Kurdes (9% de la population) semblent occuper une place à part dans la révolution syrienne. Durant les premiers mois du mouvement, les zones kurdes n’ont pas connu l’agitation des grands bastions révolutionnaires, bien qu’elles aient été le théâtre de quelques manifestations. Une prudence en grande partie motivée par le souvenir des violences de 2004, quand un mouvement de contestation touchant à l’ensemble de la Jezireh (la plus grande région kurde au Nord-Est) avait été réprimé dans le sang par l’armée. En outre, cherchant s’assurer la loyauté kurde, Bachar al-Assad avait, au début de la révolution, accordé la nationalité à plusieurs dizaines de milliers d’entre eux qui en étaient privés, une des grandes revendications kurdes.

Toutefois, si les notables de la communauté et la plupart des chefs politiques ont préféré l’attentisme à l’aventure révolutionnaire, la jeunesse s’est montrée plus engagée, et la participation de Kurdes à l’opposition révolutionnaire de l’extérieur et de l’intérieur est réelle. En octobre 2011, Mechaal Tamo, fondateur d’un parti politique libéral était assassiné chez lui à Qamichli. Le Conseil national syrien (CNS, coalition d’opposition), dont il était membre, a été dirigé en 2012 par un autre Kurde, l’universitaire indépendant Abdel Basset Sayda. Mais au sein de ce groupement, le refus de l’écrasante majorité arabe de toucher à la moindre parcelle d’arabité syrienne a suscité la méfiance des partis politiques autonomistes influents sur le terrain (le PYD, proche du PKK turc et le KNC, Parti national kurde). Le soutien de l’ennemi héréditaire turc à l’Armée syrienne libre (ASL) n’a pas arrangé l’entente.

À l’été 2012, l’armée d’Assad se retire unilatéralement des zones kurdes épargnées par l’insurrection. Les partis locaux s’accordent alors pour constituer une force milicienne de défense et de sécurité. Celle-ci passe sous le commandement du PYD, le mieux organisé militairement des partis kurdes, et tient à distance l’armée régulière aussi bien que l’ASL. Des escarmouches, voire des batailles, les ont ainsi plusieurs fois opposés à des membres de l’insurrection, ASL ou jihadistes. Que veulent les Kurdes ? Comment voient-ils le mouvement ? Rhodi Mellek, représentante du PYD à Bruxelles, expose sa vision pour Jeune Afrique.

>> À lire aussi : la révolution selon Bachar al-Assad

Jeune Afrique : Comment est-ce que le PYD et les Kurdes en général considèrent la crise : révolution ? Guerre civile ?…

Rhodi Mellek : Les Kurdes ont accueilli le soulèvement contre le régime comme une excellente nouvelle pleine d’espoirs. Il faut se souvenir que le 12 mars 2004, un match de foot dans la ville de Qameshli avait été interrompu par des casseurs arabes. La population avait alors massivement investi les rues en dénonçant les autorités. C’était un événement majeur car là aussi, la population avait dépassé sa peur du régime. Et de nombreux Kurdes l’ont payé très cher. En 2011, tous voulaient une révolution pacifique comme l’est le peuple syrien. À Deraa, quand tout a commencé, nous espérions tous que le régime s’effondrerait sans trop de violences. Hélas sans trop y croire non plus…

Les Kurdes ont appris à se méfier de leurs voisins qui ne leur veulent pas que du bien.

Depuis la situation s’est terriblement dégradée…

Et depuis, les Kurdes ont appris à se méfier de leurs voisins qui ne leur veulent pas que du bien. Parmi les adversaires du régime, il y a des islamistes pour qui la liberté de pensée du peuple kurde, le statut de la femme exceptionnel dans la région, l’absence de partis kurdes islamistes en Syrie, le projet résolument démocratique et l’influence de la pensée d’Ocalan sont autant de raisons de les écraser. Il y a aussi des nationalistes arabes, pour qui l’existence d’un peuple revendiquant une autre langue et une autre culture est incompatible avec leur vision de la grande nation arabe.

Le régime a-t-il délégué le contrôle des zones kurdes au PYD ?

En Turquie le retrait du régime de nos régions est très mal perçu : après l’autonomisation du Kurdistan d’Irak, la Syrie ? Et très vite, la Turquie a excité les populations arabes syriennes en leur faisant croire que le PYD avait signé des accords avec le régime, en faisant des traîtres à la Révolution. Le départ précipité des forces militaires loyalistes de la plupart des zones kurdes n’était lié qu’à la nécessité stratégique de les concentrer sur des fronts jugés plus urgents.

Quelle solution ?

Le PYD a toujours souhaité un changement de régime et une démocratisation de la scène politique syrienne. Mais de façon pacifique. Ils ne sont d’ailleurs pas les seuls, il suffit de voir les positions du  CNCD d’Aytham Manna avec qui le PYD collabore. Nous pensons que la violence des uns entraîne la violence des autres et al-Assad a fini par trouver un appui dans la population syrienne exaspérée par les outrances et les violences de l’ASL. De son côté, l’ASL a besoin d’un dictateur violent à combattre pour se poser comme seule défenseur du peuple syrien, en ôtant tout crédit aux pacifistes.

Pensez-vous qu’il reste quelque chose des premiers idéaux de la révolution? Ceux-ci ont-ils été partagés et le restent-ils, par quelques Kurdes?

La révolution était populaire, la guerre civile  l’est nettement moins : à choisir, ils sont nombreux je pense à regretter l’ancien état des choses. Les salafistes et les Frères musulmans financés par les puissances du Golfe répandent leur haine au quotidien. Des messages de dignitaires religieux ou de militaires de l’ASL appellent les Syriens à passer les Alaouites au hachoir. Le peuple syrien, reconnu pour sa douceur et sa tempérance avant la guerre, est complètement désorienté. Aujourd’hui, personne ne s’imagine plus que les combattants de l’ASL relisent Montesquieu pour réfléchir au futur démocratique de la Syrie. D’où leur grande impopularité dans une large frange de la société syrienne prise en étau entre deux forces qui les oppriment.

L’ASL est un label recouvrant une réalité très complexe.

Vous êtes hostiles à l’ASL ?

Les Kurdes ne jugent pas l’ASL dans son ensemble. Le courage des premiers soldats déserteurs force l’admiration mais ils sont aujourd’hui dépassés par l’inorganisation totale de la Résistance. L’ASL, c’est un label recouvrant une réalité très complexe, une multitude de groupes. Et les Kurdes constatent que des éléments se réclamant de l’ASL les agressent. C’est la raison pour laquelle ils ont créé leurs propres milices de sécurité, les Asayish et les YPG, pour contrôler l’accès aux routes menant vers les zones kurdes. Le seul but est de se protéger contre les troupes de l’armée régulière et contre les troupes hostiles de l’ASL.

Comment les Kurdes voient-ils le futur de la Syrie ?

Ce qui est resté des premières espoirs kurdes nés de la révolution, c’est de pouvoir un jour reconstruire un système politique syrien reconnaissant les Kurdes dans la Constitution, où chacun aurait la possibilité de se prévaloir des acquis de la Déclaration des droits de l’homme, (surtout   vider les prisons de leurs détenus politiques) et où les Kurdes pourraient gérer eux-mêmes la pratique de leur culture, de leur langue et de leurs traditions. Nous souhaitons un système de type fédéral qui permettrait le mieux d’articuler ces deux niveaux que seraient l’État central et des entités fédérées plus ou moins autonomes. Il n’y aura par ailleurs aucune solution à la crise syrienne s’il n’y a pas de résolution du dossier kurde, les deux sont liés. L’opinion du PYD est aussi celle d’une laïcité à la française : la religion n’a de place que dans la vie privée d’où elle ne doit pas sortir. Si l’Orient n’intègre pas une vision laïque de la société, il est perdu.

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Propos recueillis par Laurent de Saint Périer

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