Politique

Tchérina Jerolon : « En Afrique, les progrès des droits des femmes sont surtout législatifs »

Tchérina Jerolon, coordonnatrice du plaidoyer FIDH à l'Union africaine. © Erhan Arik/FIDH

Dix ans déjà, le 11 juillet, depuis l’adoption du protocole de Maputo qui renforce la protection des droits des femmes en Afrique. Pour Tchérina Jerolon, coordonnatrice du plaidoyer de la Fédération internationale des ligues des droits de l’Homme (Fidh) auprès de l’Union africaine, la mise en œuvre effective du texte reste très problématique. Interview.

Jeune Afrique : En quoi le Protocole de Maputo constitue-t-il un instrument majeur de protection des droits des femmes en Afrique ?

Tchérina Jerolon : Quand il a été adopté, le 11 juillet 2003, le Protocole de Maputo a constitué une véritable avancée pour la promotion et la protection des droits des femmes sur le continent. Car il contient un certain nombre de dispositions assez avant-gardistes qui garantissent notamment les droits civils et politiques des femmes africaines, leur intégrité physique et psychologique, et leur émancipation économique.

C’est un protocole à la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples qui contenait des dispositions relativement limitées par rapports aux droits des femmes. C’est pourquoi les organisations féminines de la société civile et certains représentants de la commission africaine ont jugé utile d’avoir un document consacré spécifiquement à la protection des droits des femmes en Afrique.

Quelles sont ces mesures spécifiques contenues dans le Protocole de Maputo et qu’en est-il de leur application ?

Le document garantit entre autres le droit des femmes à la santé sexuelle et reproductive et contient des dispositions intéressantes sur la lutte contre le viol et autres formes violences sexuelles à l’égard des femmes. Les articles sont clairs, en particulier sur la responsabilité des États dans la protection des femmes et sur la répression et les poursuites pénales à l’encontre des auteurs de violences. Le Protocole de Maputo contient également des dispositions bien spécifiques sur la protection des femmes dans les situations de conflits armés.

Bien souvent, les auteurs de violences sexuelles ne sont pas réprimés de manière effective.

Mais c’est au niveau de l’application de ces mesures que le bât blesse. On se rend compte que bien souvent, dans les situations de conflits et de crises politiques, y compris dans les pays qui ont ratifié le protocole, les auteurs de violences sexuelles – utilisées comme armes de guerre – ne sont pas réprimés de manière effective par les États.

Dix ans après l’adoption du Protocole, l’Afrique a-t-elle enregistré quelques avancées concrètes en matière de protection des droits des femmes ?

Des avancées ont été surtout observées sur le plan législatif et institutionnel. Certains États ont adopté des lois nationales pour mettre en œuvre le Protocole de Maputo : le Kenya et le Liberia ont voté des textes législatifs pour réprimer les auteurs de violences sexuelles, le Ghana et le Mozambique ont criminalisé les violences domestiques, l’Ouganda et le Zimbabwe ont interdit toutes formes de mutilations génitales féminines, la Côte d’Ivoire et le Sénégal ont institué des mécanismes de promotion des droits des femmes…

Toutes ces dispositions sont-elles appliquées réellement sur le terrain ?

Comme pour le Protocole, ces lois nationales sont difficilement appliquées, à la fois à cause de l’ignorance de leur existence par les agents du système judiciaire et de sécurité des pays concernés mais aussi par le fait que les femmes africaines elles-mêmes ignorent très souvent les droits qui leur sont garantis. Aujourd’hui, il faut faire une dissémination plus large de tous ces textes et surtout continuer à lutter contre les stéréotypes de genre qui persistent au sein de nos sociétés.

À ce jour, 36 des 54 États membres de l’UA ont déjà ratifié le texte. Qu’est-ce qui bloque encore chez les autres, notamment l’Égypte, la Tunisie, l’Algérie, le Burundi, la Somalie ?

En dix ans, parvenir à ce résultat, c’est déjà une victoire en soi pour les organisations féminines africaines de la société civile qui n’ont cessé de se battre pour obtenir une large ratification de ce texte auprès des États. Ceux qui n’ont pas encore ratifié invoquent un certain nombre de raisons culturelles ou politiques. Certains considèrent par exemple comme problématique l’article qui consacre le droit à l’avortement médicalisé en cas d’agression sexuelle. Le combat pour la protection et la promotion des droits des femmes doit donc continuer pour parvenir à une ratification continentale de ce texte majeur.

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Propos recueillis par Trésor Kibangula

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