Environnement

La lagune Ébrié à Abidjan, mini mer Morte de Côte d’Ivoire

Tas d'ordures sur la berge, au quartier Blokhaus d'Abidjan, au pied de l'hôtel Ivoire. © Aurélie Fontaine pour J.A.

Dans la lagune Ébrié, autour de laquelle Abidjan s'est construite, on trouve de moins en moins de poissons. Normal : ils ont été remplacés par des déchets en tout genre : ménagers, chimiques, industriels et pharmaceutiques... Une surpollution et un vrai problème de santé publique auquel le ministère de l’Environnement tente, depuis mars, de trouver une solution. Reportage.

Non loin du pont Félix Houphouët Boigny, un pêcheur s’apprête à lancer un filet dans la lagune Ébrié. Autour de lui, des bidons, des bouteilles et des sachets en plastique flottent sur une eau dont l’odeur nauséabonde indispose souvent les Abidjanais. Partout, des couches de déchets recouvrent le bord de la lagune. Pourtant, du poisson continue d’y être pêché.

Georges Ano tente sa chance à Blockhaus, un quartier populaire situé au pied de la tour de l’hôtel Ivoire. « Maintenant on ne peut même plus jeter nos filets, quand on les remonte il n’y a que des déchets et, en plus, la ferraille les déchire », raconte ce pêcheur qui a désormais besoin de sept heures au lieu d’une pour ramener la quantité de poisson qui le fait vivre.

Sous l’eau, de moins en moins de poissons et de plus en plus de carcasses de voitures, d’appareils électroménagers et de tonnes de ferrailles en tout genre. De plus, l’accumulation de sédiments diminue la profondeur de la lagune et en complique la navigation par endroit.

Un pêcheur entouré de détritus flottants sur la lagune, au bord du Plateau. © Aurélie Fontaine pour J.A.

Au début des années 1990, on pratiquait encore le ski nautique dans la baie de Cocody. Aujourd’hui, la végétation prolifère sur le rivage. Et c’est à cet endroit que le Centre ivoirien anti-pollution s’est installé, avec pour ambition de dépolluer 125 hectares de lagune.

Le programme a débuté en mars 2013 et doit s’achever dans quatre ans. Financé à 90% par l’ONG Eco Africa group et à 10% par l’État, le projet coûtera en tout 10,5 milliards de francs CFA. LObjectif : défricher, retirer les sédiments lourds et absorber les déchets.

Le problème des eaux usées non traitées

En 2008 déjà, sous la présidence de Laurent Gbagbo, l’État s’était essayé à dépolluer la lagune, sans succès. Aujourd’hui, l’absence de traitement des déchets domestiques, industriels et pharmaceutiques pose de réels problèmes de santé publique.

Un document du ministère de l’Environnement, daté de janvier 2012, rapporte par exemple que « le réseau des eaux usées des quartiers d’Adjamé, du Plateau et de Riviéra n’est pas connecté sur le collecteur principal des eaux usées de l’émissaire en mer ». Il verse donc directement son contenu dans la baie de Cocody. À ce jour, selon le ministère, les eaux usées de ces quartiers se déversent toujours dans la lagune.

Ce même rapport souligne que le « drainage des eaux usées issues des ménages, de stations services et des installations hospitalières déversent en permanence leurs effluents non-traités dans la baie de Cocody ». Sur ce dernier point, des avancées ont cependant été constatées, selon le gouvernement. « Dès janvier nous avons commencé à conseiller ces structures pour le traitement de leurs déchets. On les aide soit à mettre en place des stations de traitement, soit à dévier leurs déchets dans le collecteur principal qui se jette dans la mer », dit un agent du ministère.

De son côté, Jules Loukou, président du conseil d’administration de la Fédération des réseaux, ONG, associations ivoiriennes de l’environnement et du développement durable (Feread), estime « très alarmant » l’état de la lagune. « Pas besoin d’être spécialiste pour le constater. C’est à l’État de veiller sur l’environnement et c’est à l’État d’interdire aux structures hospitalières le déversement direct de leurs eaux dans la lagune ».

Détritus échoués sur le bord de la lagune, dans le quartier du Plateau. © Aurélie Fontaine pour J.A.

Contamination de la chaîne alimentaire

Autre problème, la dégradation des bassins de rétention de la capitale économique. Ceux-ci sont trop rarement curés. Déchets et boue s’y entassent, rendant le mécanisme de rétention peu efficace.

Le maquis de Herman Deschamps, dans le quartier de Blockauss, fait par exemple les frais de cette situation. « Quand il pleut beaucoup, l’eau de ruissèlement qui quitte la commune d’Abobo vient stagner au bord de mon restaurant, avec son lot de sachets plastique et de bidons d’huile, attirant les moustiques et les cafards », raconte le gérant, qui vient justement de construire des murets autour de son espace, pour ne pas dégoûter les clients.

Résultat de cette pollution, un risque de contamination à grande échelle. « Nous avons trouvé une accumulation de traces métalliques dans les escargots pris autour de la lagune Ebrié. Il y a donc eu transfert de la pollution du milieu aquatique vers la chaîne alimentaire », explique Lacina Coulibaly, enseignant-chercheur en science et gestion de l’environnement à l’université d’Abobo-Adjamé, à Abidjan.

Geroges Ano, le pêcheur de Blockhaus, essaie quant à lui de rester positif. Il prétend vendre aujourd’hui plus de poissons : la pollution leur donnerait meilleur goût. Mais il explique aussi qu’il vaut mieux éviter de tomber à l’eau. « Si une seule goutte t’arrive dans ta bouche, tu as envie de vomir ».

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Par Aurélie Fontaine, à Abidjan

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