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Al-Jazira et Al-Arabia : luttes d’influence au coeur de la crise égyptienne

Des manifestants égyptiens brandissent des pancartes "A bas Al-Jazeera", au Caire le 4 juillet 2013

Des manifestants égyptiens brandissent des pancartes "A bas Al-Jazeera", au Caire le 4 juillet 2013 © AFP/Khaled Desouki

Depuis l’éviction du président égyptien Mohamed Morsi, le 3 juillet, la rivalité s’est exacerbée entre les deux grandes chaînes de télévision satellitaire arabes, la saoudienne Al-Arabia et la qatarie Al-Jazira. Mais en privilégiant l’idéologie au détriment de la déontologie, elles ne favorisent pas le développement de leur audience.

Les derniers évènements en Égypte ont plus que jamais stimulé la confrontation entre les deux poids lourds du monde arabe dans le domaine de l’info en continu, qui, sans souci d’objectivité, ne dérogent pas à leur réputation de relais des positions de leurs bailleurs de fonds. Durant les manifestations ayant conduit à l’éviction par l’armée de Morsi, la différence de couverture médiatique entre les deux chaînes ont sauté aux yeux des téléspectateurs. « Al-Jazira et Al-Arabia ont couvert ces événements de deux manières diamétralement opposées », confirme Mohamed El-Oifi, spécialiste des médias arabes à l’université de La Sorbonne à Paris

Al-Arabia retransmettait en direct les protestations des anti-Morsi sur l’emblématique place Tahrir au Caire, et qualifiait l’évènement de « seconde révolution ». De fait, l’Arabie saoudite a entretenue dès l’arrivée au pouvoir de Frères Musulmans des relations tendues avec le gouvernement égyptien. À l’opposé, Al Jazira parlait de « coup d’Etat contre la légitimité » et partageait son écran en deux, montrant côte-à-côte la célèbre place Tahrir et le lieu de rassemblement des partisans du président islamiste dans la capitale. Or le Qatar avait justement soutenu les islamistes arrivés au pouvoir en Égypte et en Tunisie.

La couverture d’Al-Arabia « est le reflet fidèle » de la position de l’Arabie saoudite, décrypte M. El-Oifi. Le roi saoudien a été le premier chef d’État étranger à féliciter le président intérimaire Adly Mansour, qui a remplacé Morsi. Et Al-Jazira a même – par zèle ? – « adopté une position plus hostile aux évènements du 30 juin que l’État du Qatar qui semble avoir, plus ou moins, accepté la chute de Morsi », ajoute-t-il.

Polarisation du paysage médiatique arabe

La différence entre les deux chaînes était déjà marquée lors de la couverture du Printemps arabe, leurs positions proches de leurs gouvernements respectifs ont « polarisé le paysage médiatique arabe » estime l’analyste saoudien Abdallah Shamry. « Les deux chaînes se préoccupent davantage de véhiculer les points de vue de leurs bailleurs de fonds que d’informer d’une manière professionnelle et objective », affirme-t-il aussi.

Avec ce genre de couverture médiatique, les deux chaînes sont « en train de perdre leur crédibilité » au profit de chaînes concurrentes de langue arabe comme France24, la BBC ou SkyNews, explique M. Shamry. Il est vrai que, par exemple, lorsque 53 partisans du président déchu ont été tués devant les locaux de la Garde républicaine, au Caire, Al-Arabia mettait en avant les déclarations de l’armée pendant que sa concurrente qatarie diffusait en direct une conférence de presse des Frères musulmans et montrait des images de manifestants tués.

En Égypte, sept collaborateurs d’Al-Jazira ont démissionné pour contester la ligne éditoriale de la chaîne. Cependant, le directeur de « Al-Jazira Moubacher en Égypte », Aymen Jaballah dément. Il a confié au quotidien The Telegraph que les journalistes avaient « reçu des menaces de mort » et que « des tracts maculés de sang ont été distribués devant les locaux » de la chaîne au Caire, et que ceci expliquait leur départ.

Choisir son camp

Reste que les deux chaînes offrent à leur téléspectateurs des informations biaisées, mais intelligibles pour des esprits avertis. « Les deux chaînes ont proposé une couverture complète des événements (…) La différence s’est faite dans le choix des mots qui reflète les positions politiques » de chacune, relativise l’universitaire et ancien ministre de l’Information koweïtien Saad al-Ajmi. « L’angle de prise de vue des images reflétait clairement les tentatives de grossir le nombre de manifestants d’un côté comme de l’autre », ajoute-il.

Au final, ce sont les téléspectateurs qui se retrouvent souvent désemparés face à cette rivalité. Mais parfois, au lieu de s’élever contre les flagrants partis pris des deux chaînes, certains n’hésitent pas à choisir leur camp. Alors qu’une page sur Twitter avec le hashtag « #Twittez comme si vous êtes Al Arabia » se moque de la chaine saoudienne, un groupe sur Facebook, qui compte plus de 6 000 membres, accuse la qatarie Al-Jazira de « semer la sédition entre les Égyptiens ».

La concurrence entre les deux chaînes est saine, juge cependant l’ancien ministre, M. Ajmi. « Leur couverture variée des événements profite au public. Il serait injuste pour le téléspectateur arabe d’entendre un seul point de vue », explique-t-il.

(avec AFP)

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