Politique

Libye : une armée formée à l’étranger

Mis à jour le 26 juillet 2013 à 19:07
Laurent Touchard

Par Laurent Touchard

Laurent Touchard travaille depuis de nombreuses années sur le terrorisme et l’histoire militaire. Il a collaboré à plusieurs ouvrages et certains de ses travaux sont utilisés par l’université Johns-Hopkins, aux États-Unis.

En visite à Rome les 3 et 4 juillet, le Premier ministre libyen Ali Zeidan a annoncé que 5 000 soldats libyens seront entraînés par l’Italie. Le 9 juillet, c’était au tour de Londres d’indiquer que 2 000 hommes seraient formés par ses soins. Décisions qui font suite à l’échec des initiatives de Tripoli pour entraîner sur place ses propres unités, alors contrainte de chercher d’autres solutions avec les États-Unis et l’Europe, notamment avec la Grande-Bretagne et l’Italie, deux partenaires militaires historiques de la Libye qui ont également contribué à la chute du régime de Kadhafi en 2011.

Pour des raisons de sécurité et de conjoncture, la préparation des recrues n’aura plus lieu en Libye, mais respectivement en Italie et en Grande-Bretagne. Davantage de détails sont connus sur le programme qui doit se dérouler en Angleterre : l’instruction y sera menée dans un ancien centre de recrutement de l’armée britannique, à Bassingbourn, près de Cambridge. Selon les sources, les premiers groupes arriveront d’ici quelques semaines, a priori avant la fin de l’année. Chacun d’entre eux, de petite taille (le chiffre de 300 hommes est avancé) profitera d’un cycle d’entraînement de dix semaines (à l’image de ce qui prévaut pour les bataillons de Bamako préparés par l’EUTM Mali). Il portera sur la formation des officiers et des sous-officiers, sur la discipline, sur les fondamentaux de la tactique d’infanterie, sur le tir et probablement sur le combat en zone urbaine. À n’en pas douter, l’accent sera mis sur le respect des droits de l’homme.

Urgence

Le coût du programme est assumé par le gouvernement libyen, avec l’engagement que toutes les recrues, sitôt de retour, seront intégrées à l’armée régulière. Elles ne seront donc pas affectées à une quelconque milice ou à une éventuelle Garde Nationale. Ce soutien de l’Europe s’impose alors que la stabilité du pays apparaît de plus en plus fragile. Les choix sécuritaires du gouvernement sont d’ailleurs sous le feu de la critique des civils et de l’armée.

Le chef d’état-major, le général Salem al-Gnaidi, remplaçant de Youssef al-Mangouche limogé suite aux violences de Benghazi, rejette l’idée d’une Garde Nationale, pourtant souhaitée par le Premier ministre. Il accuse Ali Zeidan « de ne pas vouloir une armée nationale », affirmant que celui-ci ne fait aucun effort pour faciliter sa montée en puissance, pourtant nécessaire… Quant à l’opinion publique, elle reproche l’inaction face aux milices indépendantes ou semi-autonomes, facteur d’insécurité depuis des mois.

Quelle valeur ?

Dans un tel contexte, on peut s’interroger sur ce que sera la valeur réelle des militaires formés. Si la qualité de leurs instructeurs britanniques et italiens est indéniable, la première difficulté sera d’inculquer des rudiments de discipline à des soldats qui n’ont pas bonne réputation en la matière. Ensuite, de retour chez eux, leur solidité en tant que pilier de l’État dépendra, d’une part, de la détermination du pouvoir à dissoudre toutes les milices (et en particulier celles à son service), mais aussi à faire régner la justice. Et d’autre part, elle sera conditionnée par l’aptitude des chefs militaires à se tenir loin des rivalités politiques, tribales et religieuses, tout en assurant, avec les moyens disponibles, le développement et le maintien de capacités opérationnelles, à partir du noyau entraînés à l’étranger (d’autres pourraient s’y ajouter, notamment des policiers).

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