Politique

Robert Fowler, ex-otage d’Aqmi : « J’ai cru plusieurs fois que j’allais être tué »

Robert Fowler (c), avec Louis Guay (d) et leur chauffeur Soumana (g), lors d'une vidéo d'Aqmi. © DR

Robert Fowler a été enlevé par Aqmi, au Niger, en 2008. Libéré après quatre mois de captivité au fin fond du Sahara, l'ancien diplomate canadien a écrit un livre, "Ma saison en enfer", pour raconter sa terrible expérience. Interview.

Le 14 décembre 2008, en fin d’après-midi, les diplomates canadiens Robert Fowler et Louis Guay roulent, à bord de leur 4×4 conduit par leur chauffeur Soumana, en direction de Niamey. Fowler, alors âgé de 64 ans, est l’envoyé spécial du secrétaire général de l’Organisation des Nations unies (ONU). Il est au Niger pour pousser le gouvernement et les rebelles touaregs à s’asseoir à la table des négociations.

À 35 kilomètres de la capitale nigérienne, un pick-up, sorti de nulle part, leur bloque la route. Deux hommes armés de kalachnikovs jaillissent, les tirent hors de la cabine et les jettent à l’arrière du véhicule. S’en suit un long et pénible voyage de plusieurs jours, à travers les dunes et les irruptions rocailleuses du Sahara. Les Canadiens et leur chauffeur apprennent rapidement qu’ils ont été enlevés par Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi). Pendant 130 jours, ils sont retenus en otages par la katiba de Mokhtar Belmokhtar. Plus de quatre mois dans le désert, confrontés à un environnement extrême, dans des conditions très spartiates, avec la peur quasi-permanente d’être exécutés du jour au lendemain par leurs ravisseurs.

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Robert Fowler s’en sortira vivant. Le 21 avril 2008, il est libéré avec Louis Guay, échappant des serres d’Aqmi grâce à l’entremise de Moustapha Limam Chafi et de Baba Ould Cheikh, respectivement négociateurs des présidents burkinabè Blaise Compaoré et malien Amadou Toumani Touré (ATT). Dès ses premiers jours de captivité, l’ancien diplomate s’était promis d’écrire un livre s’il sauvait sa peau. Il s’efforce de structurer ses pensées et tient à jour une sorte de bloc-note mental pour pouvoir, un jour, coucher ses souvenirs sur le papier. Le résultat est un témoignage précieux, fourmillant de détails, dont la traduction française est disponible depuis le 11 septembre. À cette occasion, l’ex-otage, qui coule désormais une paisible retraite au Canada, s’est confié à Jeune Afrique.

Quel a été le moment le plus difficile de votre captivité ?

J’ai cru plusieurs fois que j’allais être tué. Un jour, nos ravisseurs ont commencé à creuser un fossé dans le sable. J’ai pensé qu’il s’agissait de notre tombe, à Louis et à moi. Pendant ces 130 jours de captivité, j’ai eu peur. Peur que ça finisse comme pour Daniel Pearl, le journaliste du Wall Street Journal [exécuté en 2002 au Pakistan par Al-Qaïda]. On nous a fait faire quatre vidéos et, à chaque fois que j’entrais dans la tente où on devait être filmé, je regardais par terre pour voir s’il y avait une bâche en plastique. La bâche, c’était le signe qu’ils ne voulaient pas tâcher leur tapis en nous tuant.

Et sur le plan physique ?

Au début, c’était le froid. Nous avons été enlevés à la mi-décembre. La nuit, en décembre, janvier, février, il fait très froid dans le Sahara. Nous étions habillés légèrement, et mal préparés pour ces températures. Par contre, dès le lever du jour, il fait rapidement chaud. Sinon, nous avons très mal mangé et perdu environ un kilo par semaine. L’eau était insalubre, parfois imbuvable.

Quelle était votre relation avec vos ravisseurs ?

Elle était distante. Ils étaient trente-et-un – leur chef, Mokhtar Belmokhtar, inclus. Quatre d’entre eux parlaient très bien français et quatre autres le maniaient correctement. Nous n’échangions qu’avec ces huit personnes. Ils parlaient beaucoup de religion, essayaient de nous convertir. Parmi eux, il y avait Omar Ould Hamaha, désormais connu sous le surnom de "barbe rouge". C’était un proche de Belmokhtar, son officier de liaison avec nous, les otages. Tout ce qu’on a appris sur nos ravisseurs, c’est grâce à nos discussions avec cet homme, que nous avions surnommé "Omar Un" (en photo ci-dessous).

Comment le décririez-vous ?

C’est lui qui dirigeait le petit commando qui nous a enlevés. C’est un arabe bérabiche du Nord-Mali, assez petit. Il avait un air sévère, mais était assez bavard et venait nous voir de temps en temps. Il était très religieux et faisait office de prédicateur. Il avait beaucoup voyagé : au Maghreb, en France, en Inde, au Pakistan… Mais il n’était pas curieux et n’était aucunement intéressé par nos vies. Ça ne l’attirait pas d’en savoir plus sur les supermarchés au Canada ou le fonctionnement du ministère de la Défense. Il venait nous voir, assénait sa vision des choses, et repartait.

Et Mokhtar Belmokhtar ?

Mokhtar Belmokhtar priait et nous a fait toute une tirade sur l’instauration du califat, mais ce n’était pas un "moine guerrier"

Tous ses hommes l’appelaient Khaled ou "notre émir". Ils avaient un profond respect pour lui, voire de l’affection. Il dégageait une autorité naturelle et dès notre première rencontre, nous avons compris que c’était lui le chef incontesté de la katiba. Il venait rendre visite à ses hommes ponctuellement, parfois deux ou trois heures, parfois deux ou trois jours. Il venait nous voir de temps en temps. Belmokhtar était très froid. Pour lui, tout était une question de "business". Il n’est jamais venu nous demander : "Comment ça va ?" ou "Vous avez aimé le riz d’hier soir ?". C’était toujours pour discuter de notre captivité. Pas un mot non plus sur les négociations. Tout dialogue avec lui se faisait via un interprète, très souvent "Omar Un". Mais j’ai eu l’impression qu’il comprenait assez bien ce qu’on disait. Quelque fois, il glissait un mot ou deux de français dans ses phrases.

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Certains de ses lieutenants étaient très religieux. Lui, j’avais plutôt l’impression que c’était un vieux guerrier, un gars qui a survécu à plus de vingt ans dans le maquis. Bien sûr, il priait et nous a fait toute une tirade sur l’instauration du califat, mais ce n’était pas un "moine guerrier" comme pouvait l’être "Omar Un". 

Avez-vous observé comment s’organisait le recrutement au sein de la katiba ?

Très peu. Mais "Omar Un" nous a un jour raconté que c’était très facile. Que les pères de la région venaient offrir leur fils comme un don à Dieu. Un de nos ravisseurs nous a aussi dit qu’ils étaient plusieurs à avoir rejoint le jihad après l’invasion de l’Irak, en 2003.

Comment étaient les relations des jihadistes avec les tribus locales ?

Elles étaient bonnes. Chaque fois que nos ravisseurs croisaient quelqu’un, ils s’arrêtaient, discutaient ou prenaient le thé. Un de leur objectif était de maintenir de bonnes relations avec les locaux. On nous a dit, un jour, que l’Algérie avait offert 100 dollars pour toute information permettant de localiser les jihadistes. Personne n’a jamais rien dit.

Mokhtar Belmokhtar, chef de la katiba qui a enlevé Robert Fowler. © DR

Quel était l’état d’esprit de vos ravisseurs ?

Il y a actuellement un grand débat entre sécurocrates sur les motivations de ces gens. Sont-ils des bandits qui brandissent le drapeau islamique par opportunisme ou font-ils un peu de banditisme pour nourrir leur cause ? Pour moi, c’est clairement la seconde hypothèse. Ces jeunes hommes ont, à mon sens, beaucoup plus de clarté dans leur vie que n’importe quelle autre personne que j’ai croisée. Ils étaient persuadés que le jihad était le sixième pilier de l’islam, qu’ils allaient mourir pour la cause, et qu’ils se retrouveraient au paradis, bercés par des fleuves de miel et de lait.

Quel était le quotidien de la katiba ?

Il y en avait toujours deux ou trois qui nous surveillaient nuit et jour, kalachs pointées vers nous. La journée, ils s’occupaient de leurs véhicules, nettoyaient leurs armes. Les jeunes partaient à l’entraînement, grimpaient dans les rochers, s’exerçaient aux embuscades… Il y avait aussi les prières quotidiennes, avant lesquelles ils faisaient leurs ablutions avec du sable et non de l’eau. Plusieurs d’entre eux récitaient, seuls ou en petits groupe, des sourates du Coran pendant des heures. C’était très clair que la religion représentait tout pour eux.

Comment avez-vous suivi l’évolution des négociations pour votre libération ?

Louis et moi en discutions plusieurs heures par jour. Le résultat était toujours assez déprimant, parce que nous ne voyions pas d’issue heureuse.  Nos ravisseurs ne nous ont rien dit des négociations, sauf un jour, pour nous dire qu’elles se déroulaient très mal. Selon eux, les Canadiens étaient une bande de mécréants, non fiables, qui ne tenaient pas leurs paroles. Ils ont donc cherché d’autres négociateurs parmi les responsables de la région. Ils nous ont dit que personne ne voulait faire le job. Finalement, l’un d’entre eux a accepté : Blaise Compaoré.

La médiation burkinabè a été très importante.

Est-ce Blaise Compaoré qui s’est proposé ou Aqmi qui l’a sollicité ?

(Pause) Je ne sais pas… Vous savez bien que le président Compaoré cherche à jouer un rôle important dans la région. Ce n’est pas la première fois qu’il entreprend ce genre de mission. Quoi qu’il en soit, la médiation burkinabè a été très importante. Tout comme l’engagement des autorités maliennes et d’ATT (Amadou Toumani touré, l’ancien président malien).

Et l’artisan de cette libération a été Moustapha Limam Chafi, un conseiller de Blaise Compaoré...

Oui, Chafi est venu nous chercher dans le désert, avec Baba Ould Cheikh, le négociateur d’ATT. Ils étaient très différents. Chafi était très sophistiqué, Baba pas du tout. ATT le surnommait "mon bandit" et m’avait confié, dans des termes plus ou moins similaires : "Vous savez, de temps en temps, on en a besoin…".

Comment s’est passé votre libération ?

Entre le moment où on nous a dit qu’on allait être libérés et notre libération, onze jours sont passés. C’était horrible. Finalement, après de longues hésitations, ils ont décidé de nous relâcher. Belmokhtar avait réussi à convaincre ses gars que la récompense valait la peine. Le dernier jour, ils ont organisé une grande cérémonie de départ, sûrement pour que je puisse ensuite témoigner de leur nombre et de leur confiance. Ils ont rassemblé 19 véhicules, avec les mitrailleuses lourdes orientées dans la même direction. Plus de cent moudjahidines étaient alignés, en rang, et ont fait la prière. On a marché le long des troupes et on est monté dans le camion d’Abou Zeid, que je voyais pour la première fois. On a roulé 300 mètres jusqu’à deux autres Toyota. Deux hommes, qu’on n’avait jamais vus, se tenaient devant. Le plus petit m’a tendu la main. "Est-ce qu’on a vous a dit que vous étiez libres ?". J’ai répondu "Euh, non, pas dernièrement".

Je m’attendais à ce qu’on monte dans le véhicule pour foutre le camp, mais rien ne s’est passé. Nous étions entourés de gars armés jusqu’aux dents. J’ai demandé "Vous n’aviez pas dit que nous étions libres ?". Chafi m’a répondu "Oui, mais il y a un problème : Abou Zeid ne veut pas laisser partir les femmes qu’il retient en otages." J’ai deviné que les femmes (une Suissesse et une Allemande) dont il parlait étaient deux des quatre touristes enlevés par Abou Zeid, six semaines après nous. Et là Belmokhtar est arrivé, vraiment en colère – ça se voyait qu’il y avait déjà une lutte d’influence entre les deux. Il a ordonné à Chafi et Baba de nous mettre dans un de leurs deux véhicules. Les femmes étaient dans le deuxième, juste derrière. Belmokhtar a placé ses hommes autour des voitures. Il a frappé sur la fenêtre et a dit "Partez, partez maintenant !". Alors on est parti. On a filé dans le désert, vers le sud. Après trente kilomètres, on s’est arrêtés. Chafi et Baba nous ont dit qu’on allait appeler leurs chefs. On n’a pas réussi à joindre ATT, mais on a eu Blaise Compaoré. Puis on a roulé environ 35 heures. Quand nous sommes arrivés dans les faubourgs de Gao, pour la première fois, j’ai pu appeler ma famille au Canada.

Entre le moment où on nous a dit qu’on allait être libérés et notre libération, onze jours sont passés. C’était horrible.

Selon vous, comment votre libération a-t-elle été acquise ?

C’est évident que nos ravisseurs cherchaient deux monnaies d’échange : de l’argent et la libération de prisonniers. Il y a eu des informations, notamment relayées par votre journal, comme quoi des prisonniers avaient été libérés au Mali ou que de l’argent avait été versé. Stephen Harper (le Premier ministre canadien) a insisté sur le fait que le Canada n’avait pas payé de rançon.

Vous savez sans doute que de précieux documents ont été retrouvés dans une maison, à Tombouctou, après l’arrivée de l’armée française. Parmi eux se trouvait une lettre d’Abdelmalek Droukdel à Belmokhtar, lui signifiant sa mise à l’écart d’Aqmi. Notre cas était mentionné dans ce courrier. Droukdel y affirmait que Belmokhtar n’avait obtenu que 700 000 euros pour notre libération, ce qu’il trouvait bien trop peu pour des diplomates canadiens.

700 000 euros, cela fait peu… Vous n’avez aucune idée du montant exact de la transaction ?

(Rires) Merci de trouver que cela fait peu ! Plus sérieusement, je ne sais pas. Mais je n’ai aucune raison de penser que le contenu de la lettre est faux.

Qui a payé ? Le Canada ? Les Nations Unies ?

Je n’en ai aucune idée.

Êtes-vous encore optimiste pour les quatre otages français d’Areva, enlevés à Arlit, au Niger, qui vont bientôt passer le cap des trois ans en captivité ?

Je pense à eux tous les jours. Il y a toujours un espoir. J’ai trouvé mes quatre mois horribles, alors c’est dur d’imaginer 36 mois et surtout trois étés dans le Sahara. Nous avons été libérés fin avril, et il faisait déjà très chaud. Ils doivent souffrir énormément, mais je crois qu’une solution est toujours possible pour les sortir de là.

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Propos recueillis par Benjamin Roger

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