Politique

Massacre du 28 septembre en Guinée : quatre ans après, où en est l’enquête ?

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Une des entrées du Stade du 28 septembre.

Une des entrées du Stade du 28 septembre. © FIDH

Quatre ans après les faits, de nombreux Guinéens restent traumatisés par le massacre du 28 septembre 2009. Ce jour-là, au moins 157 personnes sont tuées, des centaines blessées et des dizaines de femmes violées. Aujourd’hui, huit militaires sont inculpés, dont sept personnalités de haut rang, mais la justice a encore beaucoup à faire.

Mis à jour à 14h00

C’est l’une des conséquences incongrues du report des élections législatives en Guinée. Initialement prévu le 24 septembre, le scrutin a finalement lieu le 28 septembre. Quatre ans jours pour jours après le massacre du stade du même nom.

Ce jour-là, plusieurs milliers de Guinéens se mobilisent pour s’opposer à la candidature de Moussa Dadis Camara à la présidentielle du 31 janvier 2010. Organisé à l’appel des leaders de l’opposition, ce rassemblement contre la junte au pouvoir reçoit d’abord l’aval des autorités. Mais après un échange téléphonique avec Sidya Touré, président de l’Union des forces républicaines (UFR), Dadis change d’avis et décide de l’interdire.

>>> À lire aussi : Trois ans après, les victimes se souviennent

Rien n’y fait. Au petit matin, près de 35 000 personnes se dirigent vers le Stade du 28 septembre. Un peu avant 11h30, des centaines de soldats de la Garde présidentielle, des gendarmes de l’unité chargée de la lutte anti-drogue et du grand banditisme, des membres de la police anti-émeute et des dizaines de miliciens en civil arrivent à proximité du stade. La situation dégénère rapidement. Bilan : au moins 157 personnes tuées, des dizaines de femmes violées, des centaines de blessés et des milliers de Guinéens traumatisés

Carte : où étaient les principaux protagonistes

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> Principaux protagonistes

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> Localisation des massacres

Quatre ans plus tard, où en est l’enquête ? Depuis l’ouverture d’une instruction, le 8 février 2010, par le procureur général de la Cour d’appel de Conakry, huit personnes ont été inculpées, dont deux en 2013. Parmi elles figurent sept hauts responsables militaires :

  • Le lieutenant Aboubakar Diakité, alias "Toumba", aide de camp de Moussa Dadis Camara, qui est toujours en fuite.
  • Le lieutenant Marcel Guilavogui, adjoint de Toumba et membre de la garde rapproché de Dadis.
  • L’adjudant Cécé Raphaël Haba, aide de camp de Toumba et membre de la garde personnelle de Dadis. Il est toujours en détention préventive à la Maison centrale de Conakry.
  • Le capitaine Bienvenue Lamah, gendarme au bureau des investitures judiciaires de l’état-major de la gendarmerie. Inculpé en 2010, il a été placé sous contrôle judiciaire, maintenu à ce jour.
  • Le colonel Abdoulaye Cherif Diaby (inculpé le 13 septembre 2012).
  • un gendarme accusé de viol (inculpé en le 28 avril 2013).

Les organisations des droits de l’homme se sont félicitées des récentes inculpations. "Celle de Pivi est un signal fort. Cela montre que les juges peuvent faire leur travail et que personne, pas même les plus hauts responsables de l’armée, n’est au-dessus des lois", analyse Antonin Rabecq, représentant de la Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH) en Guinée. Son organisation s’est constituée partie civile aux côtés des associations de victimes avec quatre organisations guinéennes. "Les choses devraient aller plus vite, dit-il. Mais trois ans et demi, ce n’est pas très long, si l’on considère le nombre de victimes ou de militaires impliqués." 

Selon la FIDH, les conditions de l’instruction se sont améliorées après la présidentielle de 2010. Les juges ont été relocalisés à l’intérieur du palais de justice, quittant les locaux de la Force spéciale de sécurisation du processus électoral, composée de policiers et de gendarmes (Fossepel), de nombreuses victimes ont été entendues et des moyens supplémentaires ont été alloués (ordinateurs, fournitures). "Les juges d’instruction manquent toujours de moyens, mais des avancées majeures ont eu lieu", explique Antonin Rabecq.

En effet, beaucoup reste à faire. Ainsi, Moussa Dadis Camara et son aide de camp "Toumba" n’ont toujours pas été interrogés par la justice, alors que la "responsabilité pénale individuelle" des deux hommes a pourtant été documentée par le rapport de la Commission d’enquête de l’ONU réalisé après les massacres. Et quand en avril, Dadis – qui coule encore des jours tranquilles à Ouagadougou (Burkina Faso) – revient en Guinée pour enterrer sa mère, ce sont plusieurs personnalités politiques (tous bords confondus) qui se déplacent pour lui rendre hommage. Quant à  "Toumba", s’il a été rapidement inculpé, il est officiellement toujours en cavale et recherché pour avoir fait feu sur Dadis en décembre 2009.

Impunité pour Pivi et Tiégboro?

"Il reste encore un gros travail de fond à mener dans cette instruction avant d’aller devant une chambre d’accusation. Il ne faut pas organiser un procès au rabais, qui ne serait satisfaisant pour personne", explique le représentant de la FIDH. Bien qu’inculpés, des hauts responsables militaires tels que Moussa Tiégboro Camara ou Claude Pivi, alias Coplan, ont conservé leur poste et disposent encore d’éléments armés. Le premier est directeur de l’Agence nationale chargée de la lutte contre le trafic de drogue, la criminalité organisée et le terrorisme tandis que Pivi est ministre chargé de la Sécurité présidentielle.

Originaires de la Guinée forestière, ils gardent toute leur influence dans la sphère politique guinéenne. Ainsi, lorsque les violences interethniques éclatent à la mi-juillet à N’Zérékoré et à Koulé, le président Alpha Condé n’hésite pas à les dépêcher sur place. Ou encore pendant la campagne pour les législatives, lorsque les deux colonels président, le 24 août, un match de gala organisé dans la localité de Koulé, toujours en Guinée forestière, afin de renforcer le processus de réconciliation entre les différentes communautés de la région. "Pivi était à son poste avant l’élection de Condé. Ce dernier a dû composer avec lui. Difficile dans ces conditions de le mettre en prison", commente une source proche du dossier.

"L’enquête est entravée pour une large part, semble-t-il, par le simple fait que le gouvernement ne lui apporte pas l’appui nécessaire à son aboutissement", dit Elise Keppler, directrice adjointe de la division Justice internationale à Human Rights Watch (HRW).

Leur inculpation a tout de même permis de libérer la parole. "Ils sont visés par les charges les plus lourdes du code judiciaire guinéen [homicide volontaire et viol]. Tiégboro a été entendu deux fois par les juges. Il est arrivé en civil, a parlé pendant des heures. C’est important symboliquement", estime Antonin Rabecq. Surtout, Pivi et Tiegboro sont depuis beaucoup plus discrets. Fini le temps où les deux militaires paradaient dans Conakry à la tête d’un cortège d’une dizaine de pick-up.

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Par Vincent Duhem

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