Culture

Musique : Jacques Loubelo s’en est allé

Jacques Loubelo était un homme à part dans l’univers musical congolais. Celui dont les gens fredonnent les chansons sans connaître son visage. Artiste méconnu, il s’est éteint à Brazzaville, le 25 septembre, à l’âge de 73 ans. 

Mis à jour le 26 septembre 2013 à 19:55

Le musicien Jacques Loubelo. © DR

Dans les années 1960, Jacques Loubelo, un jeune musicien d’une vingtaine d’années, sort une chanson intitulée "Congo". Les paroles, apparemment simples, sont au contraire un hymne patriotique, un appel à la fraternité pour l’acceptation d’une réalité immuable : l’appartenance à un pays, qui implique une communauté de destin. Cette chanson va toucher les cœurs des destinataires au point de devenir, au fil des années, toutes proportions gardées, un second hymne national, un cri de ralliement pour le Congo-Brazzaville et ses habitants. Depuis le début de sa carrière, Jacques Loubelo, qui vient de disparaître, s’était assigné la mission de sensibiliser ses compatriotes, à travers sa musique, aux valeurs fondamentales sur lesquelles repose toute société. On l’a vu, par exemple, au cours d’une interview, déplorer l’insalubrité qui a élu domicile dans son pays et que personne ne se donne la peine de combattre. Il disait : "Nous avons perdu les bonnes habitudes. Or nous devons rester propres nos propos, nos pensées et nos actes."

Musique épurée

Né à Brazzaville en 1940, Jacques Loubelo est un produit des écoles catholiques où il a été formé. Attiré par l’expression musicale, le jeune garçon devient chantre dans une chorale. En 1956, alors qu’il n’a encore que seize ans, son ambition d’apprendre à jouer de la guitare le pousse à intégrer le Cercul Jazz, l’un des orchestres brazzavillois de l’époque. En même temps, il se nourrit de tout ce que produisent les meilleurs musiciens qui se sont imposés à Brazzaville comme à Léopoldville (Kinshasa). Lorsque son pays accède à l’indépendance, en 1960, Loubelo, avec un groupe de camarades, monte un groupe : Les Cheveux crépus.  L’orientation musicale est encore très religieuse. C’est seulement en 1967, à l’occasion de la Semaine culturelle de Brazzaville, le grand public le découvre. Avec sa voix de soprano, sa guitare acoustique, son souci de valoriser les traditions culturelles de son peuple, il ressemble, à quelque chose près, à ces musiciens qui, dans les années 1960, s’étaient illustrés dans un nouveau genre musical, le folksong. Sa musique est épurée, plus propice à l’écoute qu’à la danse, contrairement à la norme dans son milieu. Toujours enclin à la pédagogie, à la fusion des communautés, à l’interpellation de ses semblables, Loubelo est quasiment le seul à chanter, souvent dans le même morceau, en lari, sa langue maternelle, mais également en kikongo et en lingala, les deux langues nationales du Congo. Même si ses textes ne sont pas politiquement engagés, on ne peut s’empêcher de le comparer à un autre de ses illustres compatriotes, Franklin Boukaka.

Dans les années 1970, Jacques Loubelo quitte le Congo et s’installe en Suisse. Etait-ce pour des raisons politiques ? Difficile à dire. Ce qui est vrai c’est que, tout au long de sa carrière, il a été un éternel insatisfait, convaincu que les pouvoirs publics ne fournissent aucun effort pour soutenir les musiciens. C’est cette amertume qui l’avait poussé à regretter que les autorités de son pays invitent, lors de manifestations officielles, plus de musiciens de Kinshasa que ceux de Brazzaville. Mais également le fait que les Kinois touchent des cachets plus importants que les Brazzavillois. Bien qu’il ait obtenu le prix du meilleur artiste lors de la sixième édition du festival Tam-Tam d’or en 2010 et, avec d’autres, le prix d’excellence des arts et des lettres du ministère congolais de la Culture et des Arts à l’occasion du dernier Festival panafricain de musique (Fespam), Jacques Loubelo est avec la certitude que le Congo ne l’a jamais reconnu à sa juste valeur.
Tshitenge Lubabu M.K.