Politique

Immigration clandestine : « L’Europe a une attitude criminelle », selon Olivier Clochard (Migreurop)

Les cercueils de migrants décédés lors du naufrage du 3 octobre à Lampedusa. © AFP

Le terrible naufrage de Lampedusa a de nouveau braqué les projecteurs sur la politique migratoire controversée de l'Union européenne. Pour Olivier Clochard, président du réseau Migreurop, ce drame illustre le manque de volonté politique des Européens et l'inefficacité de l'agence de surveillance des frontières, Frontex.

Jeudi 3 octobre, au large de la petite île italienne de Lampedusa, un bateau de pêche transportant environ 500 migrants Érythréens et Somaliens sombre dans la Méditerranée. Une semaine après le naufrage, le bilan provisoire de ce nouveau drame de l’immigration clandestine s’élève à plus de 300 morts.

Olivier Clochard est chargé de recherche au CNRS et président du réseau Migreurop, un réseau de chercheurs et d’associations travaillant sur les problématiques migratoires. Selon lui, les dirigeant européens doivent revoir leur politique migratoire répressive et tirer le bilan de l’action de Frontex, l’agence européenne de surveillance des frontières extérieures.

JEUNE AFRIQUE : Quels sont les principaux torts que vous reprochez à l’agence Frontex ?

Olivier Clochard : Il y a d’abord la politique du "tout répressif" dictée par le conseil de l’Union européenne (UE) ou la commission de l’UE. Nous reprochons aussi à Frontex son manque de transparence. Par exemple, cette agence signe des accords avec des pays extérieurs à l’UE qui ne sont pas validés par le Parlement européen. Or, depuis le Traité de Lisbonne, en 2007, tout accord de ce type est censé passer devant les parlementaires. Frontex s’en défend en disant que ce sont des accords techniques, signés de police à police.

Autre reproche : le fonctionnement de l’agence, qui est censée assurer la surveillance et le contrôle de l’immigration dite "clandestine". Plusieurs témoins nous ont rapporté des violences physiques ou le refus de droits fondamentaux, comme celui de demander l’asile, lors d’opérations des forces de l’ordre européennes. Si les polices ou gardes-côtes des pays hôtes sont régulièrement pointés du doigt, Frontex n’est jamais inquiété juridiquement dans ce genre de situations. Or, de par son rôle et sa présence le long des frontières européennes, l’agence est forcément coresponsable. Il y a un flou juridique volontairement entretenu.

Quel est le bilan de Frontex en mer Méditerranée ?

En 2005, environ 1 000 personnes sont mortes en tentant de traverser la Méditerranée. Deux ans plus tard, en 2007, l’agence a obtenu des moyens supplémentaires, pouvant mobiliser de nouveaux gardes-côtes en cas d’afflux massif de migrants. Nombre de morts : environ 1 800. En 2011, le Conseil européen a décidé d’encore augmenter les capacités de Frontex. Nous sommes passés à plus de 2 000 décès. Plus ils mettent de moyens, plus les choses empirent.

Forcément, on se pose des questions. Regardez, par exemple, le récent drame à Lampedusa. Frontex était présent lorsque le naufrage a eu lieu près des côtes. Comment un navire de cette taille là n’a-t-il pu être repéré et pourquoi personne n’est intervenu ? Pour l’instant, nous n’avons pas de réponse. La seule décision de la commission de l’Union européenne a été de déclarer une nouvelle augmentation des moyens de Frontex sans faire un bilan sérieux des différentes actions menées jusque là.

Certains navires ou garde-côtes opérant pour Frontex abandonnent-ils sciemment des embarcations de migrants ?

La première mesure doit être de rappeler que le droit maritime s’applique à tous.

C’est difficile de répondre, mais nous avons plusieurs exemples. En 2011, au moment du conflit libyen, la mer Méditerranée était un des espaces maritimes les plus surveillés du monde. Nous avons recueilli l’histoire d’un bateau de migrants mal embarqué au large de la Libye. Il n’y eu que sept rescapés, qui ont livré des témoignages très précis. Ils affirment avoir croisé à plusieurs reprises des bâtiments militaires qui ne leur étaient pas venu en aide. Plusieurs situations similaires se sont produites.

Quelles mesures doivent être prises par les dirigeants européens ?

La première mesure doit être de rappeler que le droit maritime s’applique à tous. En conséquence, des personnes qui sont sauvées en mer doivent pouvoir débarquer dignement dans des ports européens. Au début du mois d’août, un bateau a essuyé un refus d’accoster à Malte et a été ramené dans son port d’origine, en Libye.

La seconde mesure, si on veut diminuer le nombre de morts aux frontières, c’est d’arrêter le "tout sécuritaire". Depuis plus de dix ans, nous sommes dans cette logique et nous voyons les mauvais résultats que cela a donné. Il faudrait que les embarcations de migrants soient réellement prises en charge, avec des bateaux qui viendraient à leur secours comme pour les boat people au Vietnam dans les années 1970. Nous pourrions aussi favoriser une meilleure mobilité entre les pays des deux rives de la Méditerranée.

Les Européens font-ils preuve d’un manque de volonté politique, voire même d’hypocrisie sur ces enjeux ?

Oui, nous pouvons parler d’hypocrisie. À Migreurop, nous avons même évoqué une attitude criminelle et dénoncé une Europe assassine. En raison de ce manque de volonté politique, les migrants empruntent des itinéraires de plus en plus longs pour éviter les contrôles. Le drame de Lampedusa a mis ces problèmes en exergue, mais, presque tous les jours, des migrants meurent en tentant de traverser la Méditerranée.

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Propos recueillis par Benjamin Roger
 

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