Politique

Tunisie : la Garde nationale, une force affaiblie en première ligne face aux jihadistes

Mis à jour le 31 octobre 2013 à 11:54

Dépendante du ministère de l’Intérieur, la Garde nationale tunisienne est aux côtés de l’armée dans la lutte contre les jihadistes. Aux avant-postes en raison de son implantation rurale, elle est régulièrement endeuillée. Des échecs essentiellement dus à des problèmes de renseignement et à une chaîne de commandement défaillante.

Mercredi 23 octobre, début d’après-midi. À Tunis, journalistes, observateurs et membres du sérail politique attendent depuis plusieurs heures la promesse de démission du Premier ministre islamiste, Ali Larayedh, censée lancer le dialogue national sur la bonne voie. Au même moment, une opération de la Garde nationale – l’équivalent de la gendarmerie – dans le village de Sidi Ali Bou Aoun (province de Sidi Bouzid), va définitivement chambouler l’agenda politique.

Sur place, une brigade locale s’apprête à investir une maison occupée par des jihadistes présumés. À peine les gendarmes ont-ils le temps d’approcher qu’ils sont violemment ciblés par des tirs ennemis. L’affrontement dure une partie de l’après-midi. Il se solde par la mort de six jeunes gardes nationaux.

Depuis les premiers accrochages avec des jihadistes sur les contreforts du mont Chaambi, près de la frontière algérienne, en décembre 2012, la Garde nationale est, avec l’armée et la Brigade anti-terroriste (BAT), en première ligne dans la guerre contre les groupes islamistes armés en Tunisie. Contactés par Jeune Afrique, les différents services n’ont pas souhaité communiquer de chiffres sur les pertes humaines subies dans la lutte contre les islamistes armés.

Particulièrement exposée

Composée d’environ 12 000 à 15 000 hommes, la Garde nationale est principalement chargée de la sécurité dans les zones rurales du pays, où ont lieu la majorité des affrontements avec les islamistes radicaux. Cette force paramilitaire est donc, plus que la police, particulièrement exposée à la menace jihadiste. Ses agents patrouillent notamment dans les zones frontalières, le long de l’Algérie et de la Libye, tentant de freiner les trafics d’armes et de traquer les éléments suspects.

De nombreux Tunisiens ne respectent plus les gardes nationaux comme c’était le cas auparavant.

Comme les autres forces de sécurité dépendantes du ministère de l’Intérieur, la Garde nationale a longtemps servi d’instrument de répression de l’ancien régime benaliste. "Lors de la révolution, l’armée avait pris fait et cause pour le peuple, analyse un spécialiste des forces armées tunisiennes. La Garde nationale, en revanche, s’était montrée virulente à l’égard des manifestants. Cette image de force loyale à Ben Ali est restée". De fait, de nombreux Tunisiens ne respectent plus les gardes nationaux comme c’était le cas auparavant. Quant aux trafiquants en tout genre sévissant dans le sud du pays, aux confins des frontières algérienne et libyenne, parler de sentiment d’impunité est un euphémisme. "Désormais, on passe presque en leur faisant un doigt d’honneur", nous confiait l’hiver dernier un contrebandier de la région de Neftah.

Selon notre spécialiste militaire, cette défiance de la population à l’égard de la Garde nationale a un impact important sur la qualité du renseignement, primordial dans la lutte contre le terrorisme. "Les informations sur l’identité ou la localisation d’éléments suspects ne remontent plus aux oreilles des forces de sécurité comme avant", nous confie-t-il. Pis, l’hypothèse de complicités avec les islamistes armés paraît de plus en plus probable. Les extrémistes semblent souvent prévenus à l’avance des interventions de la Garde nationale ou de la police, voire prennent le soin de leur tendre des guets-apens. Comme à Sidi Ali Bou Aoun, les agents de l’État sont parfois attendus de pied ferme par leurs adversaires.

Ras-le-bol

Face aux pertes à répétition, la coupe est désormais pleine pour les agents de la Garde nationale et pour les autres forces de sécurité tunisiennes. Après le décès deux gendarmes à Goubellat, le 17 octobre, le président Moncef Marzouki et le Premier Ali Larayedh ont été contraints de quitter la cérémonie d’hommage aux victimes organisée à la caserne de l’Aouina, près de Tunis, sous les injonctions de nombreux protestataires.

Une dizaine de jours plus tard, le 28 octobre, des centaines de manifestants se sont rassemblés devant le ministère de l’Intérieur à l’appel du Syndicat national des forces de sécurité intérieures (SNFSI). Parmi les revendications des manifestants, plus de moyens mais aussi la réintégration de cadres sécuritaires limogés et remplacés par des obligés d’Ennahdha après la révolution de janvier 2011. Dans les rangs de la Garde nationale, les doléances sont les mêmes. Les gendarmes se plaignent du manque de matériel et de l’absence de directives de leur hiérarchie. "Nous cherchons toujours à renforcer nos capacités, mais aucune force de sécurité dans le monde n’est à l’abri face à la menace terroriste", se défend Mohamed Ali Aroui, porte-parole du ministère de l’Intérieur. Interrogé sur l’apathie des cadres nadhaouis face au danger jihadiste, ce proche du parti islamiste n’a pas souhaité s’exprimer.

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Benjamin Roger