Politique

En Côte d’Ivoire, l’imbroglio des « déguerpissements »

| Par Jeune Afrique
Le black market d'Abidjan en 2011.

Le black market d'Abidjan en 2011. © DR

Depuis le début du mois d’août, les autorités ivoiriennes tentent de mettre de l’ordre sur la voie publique. Elles mènent des actions de déguerpissement à l’encontre des marchands ambulants, des ferrailleurs ou encore des garagistes. En vain. Reportage dans la commune de Treichville, à Abidjan. 

Trois pick-up débarquent sur une place de la commune de Treichville. Des agents en descendent et détruisent violemment les étals des nombreux marchands qui s’y trouvent. Vendeurs de chaussettes, d’eau ou de chargeurs de téléphone occupent illégalement la voie publique. La brigade de salubrité urbaine (BSU), rattachée au ministère de l’Environnement, confisque leur marchandise. Des opérations qui provoquent la colère des commerçants, dont ce travail est la seule source de revenus.

« On nous dit d’aller chercher une place au marché, mais un magasin coûte au moins un million de francs CFA ! On est prêts à partir mais il faut nous allouer un terrain. Si on continue de nous chasser, il y aura trop de chômage, trop de voleurs, trop de vagabonds », s’indigne Adama Konaté, un vendeur de chaussure.

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Un policier de la brigade tire en l’air trois coups de feux pour disperser la foule indignée. Certains se sont assis devant les véhicules de la brigade, tentant d’empêcher, furieux, qu’on embarque leurs biens. Les marchandises confisquées devront être récupérés à la brigade, contre le paiement d’une amende allant de 1 000 à 10 000 Francs CFA.

Seul problème : les déguerpissements musclés ne changent rien.

« La guerre nous a amené à être moins durs avec eux, mais aujourd’hui il n’y  a plus de raisons que ces occupations illégales perdurent car le pays s’est normalisé », estime Jérôme Ahissi, le premier adjoint au maire de Treichville.

Seul problème : les déguerpissements musclés ne changent rien. Les commerçants se réinstallent presque aussitôt là où on les a chassés. « Ces personnes reviennent car il n’y a pas de mesures d’accompagnement pour les relocaliser », admet le commissaire Pamphile Téhé, commandant de la BSU. « Un jeu sans fin du chat et de la souris », soupire un des gendarmes en opération. La brigade compte pour le moment 76 agents, pour toute la Côte d’Ivoire.

Garagistes, ferrailleurs, pressing… le dossier chaud

La situation est également compliquée du côté des garagistes, des ferrailleurs, des gérants de pressing… Eux sont enregistrés à la chambre des métiers mais sont installés illégalement sur la voie publique, souvent dans des baraquements en bois. Au ministère du Commerce, c’est le dossier chaud du moment. Tous ces artisans, à la limite du secteur informel, représentent en effet 25% de la population active, selon le ministère.

« À chaque fois qu’il y a une nouvelle opération immobilière on demande aux artisans de s’installer ailleurs. Ils le prennent mal, à juste titre, surtout qu’ils ne comprennent pas pourquoi on leur fait payer des taxes d’occupation du domaine public et qu’au final on leur demande de partir », souligne Jean-Louis Billon, le ministre du Commerce, de l’Artisanat et de la Promotion des PME.

Et c’est pour calmer les 45 garagistes du quartier Biafra, à Treichville, que le ministre du commerce est allé à leur rencontre la semaine dernière. La nuit précédant sa visite, les forces de l’ordre sont intervenues sur les lieux. « Les autorités, depuis des années, ne nous écoutent pas. J’espère que Jean-Louis Billon tiendra ses promesses et nous trouvera un terrain. Si ce n’est pas le cas, on restera là. On est prêts et j’ai 700 jeunes derrière moi », prévient Amidou Bamba, le président de l’Union des garagistes de Côte d’Ivoire.

Les opérations de recasement sont coûteuses (jusqu’à plusieurs milliards de F CFA par terrain), et l’État en ce moment manque de moyens, ce qui ralentit le processus.

Jean-Louis Billon, ministre du Commerce, de l’Artisanat et de la Promotion des PME

Mais souvent, pour relocaliser tous ces travailleurs, il faut purger les droits coutumiers, c’est à dire dédommager ceux qui ont des droits sur le sol à titre coutumier. Cela nécessite de l’argent, que le ministère peine à trouver. « Ces opérations sont coûteuses (jusqu’à plusieurs milliards de F CFA par terrain), et l’État en ce moment manque de moyens pour pouvoir purger ces droits, ce qui ralentit le processus », admet Jean-Louis Billon.

Farikou Soumahoro, le président de la Fédération nationale des commerçants, s’inquiète de cette situation. « S’ils peuvent être recasés, c’est une bonne chose mais est-ce que ça aura vraiment lieu ? Est-ce que les sites seront appropriés ? Si il n’y a pas de terrains, les artisans occuperont d’autres artères, c’est tout ».

Les ministères de l’Environnement et de l’Économie assurent qu’il n’y aura aucun déguerpissement tant que de nouveaux sites ne seront pas disponibles.

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Aurélie Fontaine, à Abidjan

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