Politique

Côte d’Ivoire : Houphouët en majesté (3/3)

Le père de l'Indépendance ivoirienne, en 1945.

Le père de l'Indépendance ivoirienne, en 1945. © AFP

À l’occasion du 20e anniversaire de la mort de Félix Houphouët-Boigny, « Jeune Afrique » réédite un long portrait du premier président ivoirien, publié en 2010 dans notre hors-série Spécial Côte d’Ivoire. En voici la troisième et dernière partie.

Le 7 août, Houphouët est le premier dirigeant d’une Côte d’Ivoire en liesse. Bernard Dadié écrit "La nouvelle Aurore", publiée le 27 juillet dans La Presse, le journal du PDCI : "Sortez de l’ombre Tam-Tam / Coras et Balafons / Et faites-moi danser tous ces frères / Étoile des Mages / Compagnons de Route / Qui regardez danser ces hommes frères / Un peuple vient de se retrouver / Dans le grand cirque qu’est le monde / Son espoir en main / En pèlerin venant du fond des âges / Après avoir fait mille escales dans les cités, les oasis, les déserts / Après avoir laissé un lambeau de vêture ; de peau de songe / À chaque tournant du trajet sous la pluie ou le soleil / Lavé, enfin, de sa gangue de servitude / Les bras libres pour travailler / Pour enlacer / Pour donner la main à des mains libres / Le cœur libre, pour enfin aimer en homme libre."

Quelques années plus tard, le même Dadié parlera de la Côte d’Ivoire comme d’un "enfer tropical…" Pour asseoir son autorité, Houphouët n’hésite pas à sanctionner très durement ceux qu’il soupçonne de s’opposer à lui. Il règne d’une main de fer. En 1963 et en 1964, prétextant des complots qui n’ont jamais existé, il n’hésite pas à emprisonner plusieurs de ses compagnons, comme Jean-Baptiste Mockey, son ministre de l’Intérieur. Ils sont ainsi des dizaines à croupir dans la prison d’Assabou (à Yamoussoukro) et à Dimbokro. Certains, comme Ernest Boka, le premier président de la Cour suprême, n’en sortiront pas vivants. Torture, maltraitance, humiliations… les sévices ne s’arrêtent pas aux présumés comploteurs, leurs familles aussi subissent le courroux du prince. Il faudra attendre la mort du chef de l’État, en 1993, et la publication en 1997 des Faux Complots d’Houphouët-Boigny,­ de Samba Diarra (éd. Karthala), pour connaître enfin la version des victimes.

De leur côté, les partisans du président rappellent qu’à la libération des "comploteurs", quatre ans après leur arrestation, Houphouët a reconnu son erreur et qu’il a même présenté ses excuses, en 1971. "D’habitude, c’est à moi qu’on demande pardon. Pour une fois, c’est moi qui demande pardon. Vous avez été emprisonnés pendant des années ; vous avez souffert. Pour rien ! Car il n’y a jamais eu de complot en Côte d’Ivoire", explique alors Houphouët, qui a réuni les anciens prisonniers sur l’esplanade de l’Hôtel de la Plantation, à Yamoussoukro. Pour Samba Diarra et les autres, cet épisode douloureux a été réglé "comme une affaire de village, sous l’arbre à palabres, au lieu de l’être comme ce qu’il était – une affaire d’État". La plupart des victimes ont été rétablies dans leurs fonctions comme si rien ne s’était passé ; beaucoup ont bénéficié d’indemnités financières ou de promotions politiques.

Houphouët le répète à plusieurs reprises : il préfère l’injustice, qu’il peut réparer, au désordre. Il ne déroge pas à ce principe en réprimant très sévèrement les indépendantistes du Sanwi, dans l’est du pays (1963), et la révolte des Guébiés, qui proclament "la république d’Éburnie", dans l’Ouest (1970). Les relations entre ces régions rebelles et le pouvoir en seront durablement affectées.

Crocodile endormi

La dureté avec laquelle Houphouët a réagi pendant cette première décennie à toute velléité de révolte contraste avec son image d’homme de paix. Mais cette intransigeance lui a assuré une relative tranquillité. Son pouvoir ne sera plus réellement contesté, jusqu’au début des années 1990, quand le Front populaire ivoirien (FPI), mené par Laurent Gbagbo,­ multiplie les manifestations. La stabilité dont jouit la Côte d’Ivoire pendant près de vingt ans repose autant sur la prospérité économique que sur le charisme du chef de l’État. Le pays vit son âge d’or. Le cours du cacao est multiplié par cinq, les planteurs sont assurés d’un revenu garanti, et, par un système bien rodé de redistribution, la richesse est assez équitablement répartie.

En chef traditionnel, Houphouët est convaincu qu’il sait ce qui est bon pour le peuple. Il consulte, écoute, souvent les yeux mi-clos, laissant parfois penser à son auditoire qu’il s’est endormi, et finit par décider seul. Il téléphone beaucoup, à toute heure. Sobre, voire ascétique, le chef de l’État ne boit pas d’alcool, ne fume pas, mange frugalement, et ne danse pas. Il n’a jamais eu la tentation de s’autoproclamer président à vie. Né dans une famille aisée, où l’on possède de l’or comme dans toutes les cours royales baoulées, il ne nourrit aucun complexe vis-à-vis de l’argent. Quand, au début des années 1990, circule une liste détaillant la fortune des personnalités politiques, il s’en amuse : "Ça me fait rire, je sais que ceux qui sont cités sont riches seulement de leurs dettes. Tous sauf un. Car, moi, j’ai des milliards." Des milliards qu’il investit dans l’agriculture, l’immobilier, en Côte d’Ivoire et en France, et qu’il place sans vergogne sur des comptes à l’étranger, notamment en Suisse. "Il faudrait être fou pour garder son argent en Afrique", affirme-t-il.

Il redistribue énormément, met sa famille à l’abri du besoin, mais, contrairement à ce que feront ensuite certains de ses pairs, il tient ses propres enfants à l’écart de la politique.

Il redistribue énormément, met sa famille à l’abri du besoin, mais, contrairement à ce que feront ensuite certains de ses pairs, il tient ses propres enfants à l’écart de la politique. Chacun, estime-t-il, doit réinvestir dans sa région, et les députés sont jugés en fonction de ce qu’ils font pour leur province. Une méthode qui profite au plus grand nombre, mais ne favorise guère la transparence et développe un système de prébendes et des liens de dépendance qui perdurent aujourd’hui.

Le "Vieux" aide aussi ses voisins, comme les familles Yaméogo, Diori, Soglo ou Tombalbaye. "Il nous envoyait avec des valises, ici ou là. Il était un père pour beaucoup de ses voisins et, en Côte d’Ivoire, il achetait la paix sociale avec de l’argent. Mais il n’était ni un affairiste ni un prédateur. Pour lui, l’argent était un moyen, pas une finalité", raconte Laurent Dona Fologo, ancien secrétaire général du PDCI.

Pendant les sommets qui réunissent ses pairs francophones, Houphouët adopte sa célèbre posture du crocodile, faussement endormi sur la grève et qui soudain fait un sort à sa proie. Les autres débattent pendant des heures, lui se tait, et quand il prend la parole c’est pour trancher, sans que nul ose le contredire.

Certaines de ses prises de position diplomatiques n’en seront pas moins contestées. On lui a ainsi longtemps reproché d’avoir maintenu pendant des années un dialogue avec l’Afrique du Sud de l’apartheid, pourtant au ban des nations. En 1990, lorsque Nelson Mandela est libéré et que la nation Arc-en-Ciel fête sa réconciliation, il a beau jeu de déclarer qu’il a eu raison avant tout le monde. Entre 1967 et 1970, il joue un rôle tout aussi ambigu lorsque la province du Biafra se révolte contre le pouvoir central, au Nigeria. À l’époque, de Gaulle demande expressément à Jacques Foccart, son "Monsieur Afrique", "d’aider la Côte d’Ivoire à aider le Biafra" sécessionniste, que Paris finance et arme. Houphouët le fait, sans états d’âme.

Militaires fougueux

En janvier 1963, le premier coup d’État de la région, perpétré au Togo contre Sylvanus Olympio, perturbe profondément le président ivoirien. Il désapprouve ces méthodes. Mais, pragmatique, il se rapprochera plus tard de Gnassingbé Eyadéma, le nouvel homme fort togolais, et s’en fera un allié. Il considère avec méfiance le Ghanéen Rawlings et le Burkinabè Sankara. Pour lui, ces jeunes militaires fougueux et révolutionnaires ne sont que des "bandits".

Dans sa biographie du président ivoirien (Le Médecin, le planteur et le ministre, Éditions du Jaguar, 1993), Siradiou Diallo rapporte cet échange entre Houphouët et Sankara, lors d’un sommet de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao) à Niamey, en 1983. Le capitaine burkinabè est censé prendre la présidence de l’organisation régionale : "Non, pas vous ! lance Houphouët.
– Pourquoi pas moi ? demande
Sankara.
– Parce que vous êtes un gamin et que vous êtes mal élevé.
– Et vous, un vieux gâteux."

Avec Senghor, les rapports seront toujours difficiles. Les deux hommes ne se comprennent pas. "J’ai découvert la France à 40 ans. Senghor lui, à 40 ans, a découvert l’Afrique", ironise Houphouët. Partisan du métissage culturel, le président sénégalais pense à l’européenne quand son homologue ivoirien, tout en étant un fin connaisseur des arcanes de la vie politique française, reste profondément attaché à ses racines et raisonne en chef coutumier.
leader régional

Ses rapports avec l’ancienne colonie n’en sont pas moins privilégiés. Au point que ses détracteurs le traitent de "valet de l’impérialisme", pour reprendre la terminologie sankariste. Certes, Houphouët est l’allié de Paris, et certainement le plus fidèle. Mais, en contrepartie, il se voit conforté dans son rôle de leader régional, ce qui profite à la Côte d’Ivoire. Pendant les "vingt glorieuses", les entreprises françaises bénéficient largement de ce climat propice. Les Ivoiriens, eux, se consacrent à la politique et au service public, qui promet de belles carrières aux jeunes diplômés. La terre est cultivée, souvent par les grands planteurs baoulés et par les étrangers. Pour le chef de l’État, qui s’entoure de conseillers et même de ministres originaires de toute la sous-région, la Côte d’Ivoire est un pays d’accueil, et la terre appartient à celui qui la met en valeur.

Catholique pratiquant, Houphouët respecte toutes les religions.

Catholique pratiquant, Houphouët respecte toutes les religions. S’il a construit la basilique de Yamoussoukro, ce n’était pas, comme on l’a écrit parfois, pour faire "rempart à l’islamisme". Il considérait ce monument comme un chef-d’œuvre, destiné à honorer la Vierge Marie, et, aussi, à impressionner les siens. Dans son livre, Siradiou Diallo raconte comment Houphouët, alors député, était allé, en compagnie de l’écrivain Amadou Hampâté Bâ, se recueillir sur la tombe de Cheikh Hamahoullah, chef de la confrérie des Hamallistes, à Montluçon (centre de la France). Il apprend que, faute d’argent pour payer la sépulture, le corps du religieux risque d’être exhumé et jeté dans une fosse commune. Dès son retour à Paris, il entreprend les démarches pour acheter la concession afin que le cheikh repose en paix.

Autant le président se méfie des Arabes et met des années à ouvrir une ambassade en Arabie saoudite, autant, pendant ses trente-trois années de pouvoir, il entretient d’excellentes relations avec les musulmans de son pays, les plaçant à des postes clés et faisant la promotion des élites et chefferies locales, qu’il consulte et respecte. Le Nord lui reste parfaitement fidèle.

Nouveaux fétiches

Entre-temps, la conjoncture mondiale s’est assombrie. En misant quasi exclusivement sur l’exportation des matières premières, le chef de l’État a laissé son pays à la merci des Bourses internationales. Lorsque, à la fin des années 1980, les cours du café et du cacao s’effondrent, la Côte d’Ivoire, endettée, fait face à une crise économique sans précédent.

Houphouët vieillit. Il tente de résister, puis se rend compte qu’il doit se plier aux exigences du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale. La Côte d’Ivoire prospère et arrogante va devoir se serrer la ceinture. Il fait alors appel à Alassane Ouattara, un économiste dont il suit la carrière depuis longtemps, et le nomme peu après Premier ministre, le seul qu’il aura jamais eu.

Le début des années 1990 coïncide aussi avec la démocratisation. La jeunesse aspire à sortir du modèle du parti-État. Elle répond aux appels du Front populaire ivoirien (FPI) et manifeste. La répression est dure. Laurent Gbagbo, le président du FPI, est emprisonné. Houphouët est persuadé que, depuis la France, son homologue, le socialiste François Mitterrand, entretient, ou au moins approuve, ce vent de révolte. Il n’engage aucune réforme, campe sur son rôle de chef coutumier et n’évoque jamais sa succession, sujet tabou de son vivant.

Pas moins de 40 chefs d’État et de gouvernement et 7 000 invités assistent à ses obsèques.

Le "Vieux" a autour de 90 ans. Depuis plusieurs années déjà, il a de plus en plus besoin de repos et sa vue baisse. À la fin de 1993, il part se faire soigner en Suisse. Il n’en reviendra pas. Annoncée le 7 décembre, sa mort provoque un choc dans le pays. Des dizaines de milliers d’Ivoiriens défilent devant son cercueil de verre, exposé à Abidjan puis à Yamoussoukro. Un mois plus tard, pas moins de 40 chefs d’État et de gouvernement et 7 000 invités assistent à ses obsèques.

Son village, dont il avait fait la capitale, s’est soudain endormi. Oublié, Yamoussoukro a bien failli disparaître dans la brousse. Houphouët n’était plus un modèle. Avec lui, on avait enterré une génération de chefs d’État africains omnipotents et omniscients. Les conférences nationales, le multipartisme, l’alternance, la bonne gouvernance étaient les nouveaux fétiches. Dix-sept ans plus tard, pourtant, la nostalgie de ces belles années rassemble toute la classe politique : qu’ils soient d’anciens alliés ou d’anciens opposants, ils sont tous, de nouveau, "les enfants d’Houphouët".

>> Retrouver la 1e partie de ce portrait ici

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>> Cliquer sur l’image pour afficher l’infographie.

 

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