Société

Flora Coquerel, Miss France : la gloire et le blues métis

Mis à jour le 12 décembre 2013 à 13:09

Miss France est (à nouveau) « franco-africaine ». Miss France fait (à nouveau) l’objet d’insultes racistes… Alors que les Noirs semblent réduits aux bananes et les Blancs aux pains au chocolat, les métis sont-ils condamnés à une double peine ?

7 décembre 2013. Devant les yeux embués par le kitsch et la concupiscence autorisée, la Franco-Béninoise métisse Flora Coquerel est élue Miss France 2014. Tout irait donc pour le mieux dans la meilleure des Frances multiraciales. D’autant que la première dauphine, Mehiata Riaria, Miss Tahiti en exercice, n’a pas, elle non plus, le teint blafard. Et que les organisateurs se sont passé, cette année, de leur inamovible président d’honneur du jury, le comédien Alain Delon. Celui-ci venait d’apporter un soutien implicite aux électeurs du Front national, incitant la société Miss France à demander "au jury de l’élection ainsi qu’aux candidates elles-mêmes de ne pas faire état de leur couleur"… Couleur politique, bien entendu. Mais…

Les propos de Delon, même copieusement étouffés, sont symptomatiques de pensées "racisantes" décomplexées et bien décidées à ne plus être passées sous silence. Comme Nina Davuluri, première Miss America d’origine indienne élue il y a quelques mois, Flora Coquerel a essuyé un tombereau de tweets racistes que rapporter ici confinerait à la redondance, après ces semaines de "bananeries" à l’encontre des footballeurs ou de la Garde des Sceaux française. Est-il encore nécessaire de démontrer qu’une sang-mêlée ne reçoit pas qu’une moitié d’injures ? Peut-être le double…

Tentations suprémacistes

Et pourtant ! Pourtant, et même s’il ne faut pas donner aux divagations des réseaux sociaux plus d’importance qu’ils n’en ont, le plus naïf ne s’étonnerait-il pas de ces tentations suprémacistes jusque dans une élection aussi dénuée d’intérêt que d’enjeu ? La Franco-Rwandaise Sonia Rolland ne fut-elle pas Miss France dès le début du millénaire ? Qui oserait prétendre que les "métisses d’Ibiza" ne peuplent que les fantasmes du parolier David McNeil ? Le monde gaulois de la musique n’a-t-il pas célébré les métis depuis les Franco-Français Laurent Voulzy et Doc Gynéco, mais aussi les "franco-africains" Yannick Noah (qui trusta la première place du classement des personnalités préférées des Français), Diziz la Peste (qui interpréta la chanson "Métis" avec Noah) ou Booba ? Le petit écran français n’a-t-il pas laissé une petite place aux animatrices Karine Le Marchand ou Isabelle Giordiano, à la comédienne Corinne Touzet ou à l’acteur Pascal légitimus ? La terre battue ne se laisse-t-elle pas fouler depuis longtemps par le même Noah, mais aussi Jo Wilfrield Tsonga ?

Faut-il considérer comme ultime signe de l’intégration des métis, le fait qu’ils ont même eu leur tueur en série, Guy Georges ?

En 2009 était même élue Maï-Anna au concours Bébé Cadum ! Première métisse depuis la création de la compétition en 1924. Faut-il considérer comme ultime signe de l’intégration des métis dans les différentes catégories socio-professionnelles, le fait qu’ils ont même eu leur tueur en série, Guy Georges ?…

Mais voilà, en dehors des faits-divers, la présence des sang-mêlés semble se limiter aux "enclos" de l’entertainment, de l’apparence et de la distraction. Le galbe d’une reine de beauté, le déhanché exotique d’un musicien ou le muscle saillant d’un artiste "urbain" encadrent la caricature plus qu’ils ne la périment ; avec les exceptions qui confirment toujours la règle, comme le suprenant Stromae qui, même Belge, domine l’actualité de la chanson française, sans banane autour de la taille.

Les métis au pouvoir ?

Et au-delà du divertissement ? Le sulfureux Franco-camerounais Dieudonné ne sert guère la présence métisse dans la politique. Le double compatriote de la nouvelle Miss France, le banquier d’affaires franco-béninois Lionel Zinsou, ancien associé-gérant de Rothschild & Cie, administrateur du comité opérationnel du quotidien Libération ou encore membre du comité directeur de l’Institut Montaigne2 ne croise guère de métis dans le monde du business.

Il est cependant vrai qu’au niveau international, la Canado-Haïtienne Michaëlle Jean pourrait prendre les rênes de l’Organisation internationale de la Francophonie, ou que l’écrivain français et quarteron Daniel Picouly (qui reconnaît qu’on le prend moins pour un métis que "pour un maghrébin") fait, lui, oublier qu’on… oublia le métissage de son prestigieux devancier, Alexandre Dumas. Jusqu’au jour où une certaine polémique cloua au pilori le réalisateur Safy Nebbou lorsqu’il confia le rôle du romancier au blond Gérard Depardieu.

Depardieu n’était-il pas confondant de ressemblance dans L’autre Dumas ? La promotion des métis devrait-elle toujours passer par l’établissement de statistiques ? Ou par l’instauration d’un "artistiquement scrupuleux" sur le plan des origines ? Ça serait peut-être la meilleure manière de bloquer la route d’Idris Elba vers le rôle de James Bond. Tiens, même quand on essaie de parler d’autre chose, le débat se recentre sur l’entertainment…

Le franchissement des lignes d’arrivée n’est pas qu’affaire d’affranchissement des couleurs de peau. L’écrivaine camerounaise Calixthe Beyala expliquait, dans une émission de télévision française, qu’"être noire, ce n’est pas une affaire de couleur de peau". Les métis pourraient renverser l’affirmation : "Ma couleur de peau, ce n’est pas qu’une affaire d’être noir. Ce n’est pas qu’une affaire d’être blanc." Les métis, mulâtre, chabin ou quarteron, censément de plus en plus nombreux à la faveur des croisements mondialisés des gamètes, ne peuvent que constater une spécificité qui, dans certaines sociétés, confine à la double peine : un sang-mêlé d’origines "noire" et "blanche" est considéré comme noir "chez les Blancs" et blanc "chez les Noirs".

La douleur et la chance

Le héraut de la cause noire Malcolm X, métis par son grand-père écossais, fut sidéré lorsque des Ghanéens lui demandèrent pourquoi un Blanc comme lui s’intéressait aux Afro-américains ; dans ce même pays que dirigera plus tard le tout aussi "écossais" John Jerry Rawlings. En Jamaïque, Bob Marley souffrit de son sang-mêlé hérité notamment d’un capitaine de la Navy. Il y a quelques années, l’un des ministres les plus influents du gouvernement sud-africain, le métis Trevor Manuel, considéré comme l’architecte du décollage économique de l’Afrique du Sud, accusait le porte-parole de son gouvernement de racisme, suite à des commentaires sur les métis. À tort ou à raison, les soutiens du Franco-Sénégalais Karim Wade ont beau jeu d’affirmer que ses déboires judiciaires seraient aussi liés à la mauvaise acceptation de sa double culture. Il y a quelques mois, le journaliste "sang-mêlé" d’origine antillaise, Bertrand Dicale, publiait un livre cathartique intitulé Maudits métis.

Il reste à l’"Américano-Kenyan" Barack Obama à démonter que le métissage est davantage une double chance qu’un écartèlement. Après avoir été le premier président "noir" des États-Unis, pourquoi n’essaierait-il pas de devenir le premier président "blanc" du Kenya ?

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Damien Glez

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