Cinéma

Liban : Rahel Zegeye, le cinéma au service des immigrés éthiopiens

| Par Jeune Afrique
La réalisatrice Rahel Zegeye.

La réalisatrice Rahel Zegeye. © Mélinda Trochu pour J.A.

Rahel Zegeye déborde d’énergie. Cette petite Éthiopienne de 34 ans, employée de maison six jours sur sept à Beyrouth, a déjà réalisé un film, monté une pièce de théâtre et termine son deuxième long-métrage.

Il ne lui reste qu’un jour de tournage et la fierté inonde son visage. Son deuxième film, Rahel s’est battue pour le voir naître. Ce n’était pas gagné d’avance mais elle a frappé à toutes les portes, déployé une énergie folle pour réunir finalement 10 000 dollars auprès du Danish Refugee Council.

Le film, « Shouting without a listener » (« Crier sans personne qui écoute »), raconte les affres de la vie d’employée de maison au Liban. Ces dernières dépendent, au pays du Cèdre, du système « kefala » qui fait de leurs patrons leurs tuteurs, dont elles peuvent difficilement se séparer en cas d’abus et de violences. Chaque semaine, des employées de maison meurent dans des conditions obscures.

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Rahel a elle-même vécu avec une patronne abusive : « Je préparais tout le temps mon sac pour la quitter, nous avons eu beaucoup de disputes car elle ne voulait pas me payer. Je manquais de nourriture et je n’avais même pas d’argent pour m’acheter une bouteille d’eau. Je la suppliais de me payer. Pendant six ans, j’ai beaucoup pleuré … »

Abandonnée dans la rue pendant la guerre de 2006, elle est recueillie par un patron respectueux de ses droits. Par chance, Pierre Koutoujian la prend sous son aile. »Il est devenu comme mon père. Il a même rencontré ma famille en Éthiopie. Je me sentirais mal maintenant de le laisser », raconte Rahel avec émotion.

Aujourd’hui, la jeune femme a retrouvé le sourire et se bat pour les droits de ses collègues. Pour son premier film, déjà sur le sort des migrantes au Liban, elle avait tout financé. Pendant deux ans, tous ses dimanches de libre ont été consacrés au tournage avec des copines elles aussi migrantes. L’an passé, Rahel a écrit une pièce de théâtre sur la même thématique. Ravie, elle raconte : « Le gouvernement libanais m’a autorisé à jouer cette pièce et beaucoup de Libanais sont venu la voir, ça m’a vraiment fait plaisir » 

Prendre son envol

Son deuxième film est une adaptation de la pièce. Réalisé avec le soutien d’une association libanaise (Migrant Workers Task Force), il est porté par une quinzaine d’acteurs libanais et éthiopiens bénévoles. Une solidarité rafraichissante dans un pays où le racisme envers les personnes de couleur est ostensible.

Rahel espère pouvoir présenter le film, tourné en arabe et en amharique, dans deux mois au Liban mais qui sait aussi en Éthiopie. « Mon plus grand rêve, c’est de retourner en Éthiopie et d’aider les femmes à améliorer leurs vies là-bas. Aujourd’hui je suis plus forte et je veux travailler avec les jeunes générations. Il faut que les jeunes étudient et restent en Éthiopie. Je ne veux pas les voir émigrer comme je l’ai fait. »

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Rahel, jamais à court de défis, pense au futur après ce deuxième film. Elle aimerait partir en Allemagne pour étudier le droit et enfin prendre son envol. « Si je vivais en Éthiopie, j’aurais des responsabilités, des enfants… Mais au Liban, même si tu as 50 ans tu dépends d’un patron. Il n’y a pas de liberté ici. » Acharnée pour la prévention à destination des femmes migrantes, Rahel est profondément en colère contre l’Éthiopie « qui vend ses femmes ». « Nous sommes des êtres humains, pas des animaux ! On nous prend pour des machines. C’est pour ça que des filles se suicident », lance-t-elle.

Dans quelques mois, elle va devoir renouveler son passeport à Beyrouth et a peur qu’on lui mette des bâtons dans les roues. « Je suis tellement visible maintenant que l’ambassade d’Éthiopie au Liban n’aime pas ça. Pourtant, je fais du bon travail. J’aide mes compatriotes ! »,  assène-telle avec fierté.

 

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