Politique

Lynn Maalouf : « Les cycles de violence perpétuels sont la conséquence d’une culture de l’impunité »

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Une maquette de Beyrouth devant le Tribunal spécial pour le Liban.

Une maquette de Beyrouth devant le Tribunal spécial pour le Liban. © AFP

Chercheuse indépendante, la Libanaise Lynn Maalouf a participé à une enquête approfondie publiée en septembre 2013 par le Centre international pour la justice transitionnelle sur la violence politique au Liban de 1975 à 2008.

Alors que s’est ouvert en janvier à La Haye le procès sur l’assassinat de Rafic Hariri, tué dans un attentat en février 2005, elle explique les fondements d’une culture de l’impunité qui a épargné les principaux responsables des violences de la guerre. Une culture qui se perpétue jusqu’à ce jour.

Quelle est la conséquence de cette “culture de l’impunité” sur la vie politique et sur la société libanaise ?

La ratification par le Parlement d’une loi d’amnistie en 1991 a entériné un processus plus large pour imposer une culture de l’impunité aux Libanais dont les conséquences restent sensibles aujourd’hui, trente ans plus tard. Tout d’abord, ceux qui ont été responsables de violations des droits de l’homme qui pourraient être qualifiées de crimes contre l’humanité et de crimes de guerre ont pu rester au pouvoir s’ils acceptaient de respecter les règles du jeu, à l’époque celles de l’occupation syrienne. Il n’y a donc pas pu avoir de processus de reconstruction de la confiance entre les citoyens et les institutions étatiques, notamment les organes de justice et de sécurité qui continuent d’être perçus comme des instruments au service d’intérêts politiques. Il y a quelques signes de changement, particulièrement au niveau judiciaire, mais ils restent timides et le résultat en est que les Libanais ont le sentiment que leur État est défaillant et qu’ils sont sans protection. Ce qui ne fait que renforcer les disparités géographiques, les allégeances sectaires et politiques et les gouffres entre communautés, alimentant un vaste système de népotisme et de corruption. Plus grave, les cycles de violence politique se perpétuent, conséquence directe de la culture de l’impunité. 

Cette fatalité du crime impuni est-elle un indice que la guerre n’est pas finie même si elle est poursuivie par d’autres moyens?

Le rapport effectué par le Centre international pour la justice transitionnelle (CIJT, à lire ici en pdf) montre clairement et de manière détaillée que les actes de violence n’ont jamais cessé. Cela ne signifie pas pour autant que la guerre n’a jamais cessé, du moins celle qui a débuté en 1975, mais que les leaders politiques continuent d’agir exclusivement en fonction de leurs intérêts et sortent leurs armes quand la défense de ces intérêts l’exige.

La loi d’amnistie de 1991 : une loi d’amnésie ?

Assimiler la loi d’amnistie à une loi d’amnésie peut être pertinent car il s’agit d’une loi sélective qui prévoit de nombreuses exceptions (comme celle qui a permis les poursuites contre Samir Geagea, chef des Forces libanaises). L’amnésie aussi a été sélective, permettant aux récits historiques partiaux de prédominer. Les exceptions à l’amnistie (pour les meurtres d’hommes politiques, de diplomates et de religieux) en font un outil politique au service d’intérêts personnels. La loi d’amnistie continue de protéger la classe dirigeante tout en envoyant aux citoyens le message que les crimes dont ils pourraient être victimes ne feront pas l’objet de poursuites.

Les meurtres impunis de politiques, de diplomates et de religieux pendant la guerre font-ils toujours l’objet d’enquêtes ?

Si des enquêtes sont menées sur ces crimes, elles ne sont ni transparentes ni publiques. Elles peuvent servir d’épée de Damoclès. Et, au-delà de cette question, celle qui mérite vraiment d’être posée et celle des crimes dont les simples citoyens ont été victimes : les populations déplacées de force, les bombardements de zones résidentielles, les massacres à grande échelle, les voitures piégées, etc. Ce n’est que lorsqu’un véritable processus d’investigation sur ces crimes aura lieu que les Libanais éprouveront un sentiment de justice.

Pour Samir Frangié, les Syriens ont cherché à bloquer tout travail de mémoire dès l’accord de Taëf. Quel est votre point de vue ?

Il ne fait aucun doute que l’accord de Taëf a inauguré une période de l’histoire du Liban connue comme celle de la Pax Syriana [la paix syrienne]. Si l’on ajoute l’occupation du sud du pays par Israël jusqu’en 2000 qui a isolé la région du reste du pays, les conditions étaient loin d’être réunies pour engager un véritable travail de mémoire. De nombreux éléments l’attestent, comme les échecs répétés d’élaborer un récit historique consensuel, d’enquêter sur les crimes et les disparitions forcées, mais aussi la perpétration de crimes contre l’humanité (torture, détention arbitraire, disparitions forcées, assassinats). Pire, bien que la présence syrienne au Liban se soit achevée il y a près de neuf ans et que l’occupation israélienne ait cessé il y a bientôt quatorze ans, il n’y a aucun signe que les leaders politiques libanais aient conscience de l’absolue nécessité d’engager ce processus. Ils multiplient les déclarations et prétendent même proposer des solutions, mais n’en ont pas la volonté. Ceux, parmi la société civile, qui travaillent sur ces questions n’ont pas d’interlocuteurs à ce jour.

Le Tribunal spécial pour le Liban (TSL) est-il instrumentalisé ?

Dans le contexte que je viens de décrire, il est inévitable que le TSL soit perçu par certains comme un instrument politique, un organe de justice sélective. La création et la raison d’être de ce tribunal se fondent nécessairement sur une volonté politique, remettant en cause sa légitimité et démontrant encore une fois que la justice n’est réservée qu’aux élites. Cela ne signifie pas pour autant que le tribunal soit politique en lui-même. Au contraire, cela pourrait être la toute première fois que les Libanais assistent à la pratique de l’État de droit, pour une série de crimes qui a profondément ébranlé le pays et fait plus de 200 victimes, tuées ou blessées.

Propos recueillis par Laurent de Saint Périer

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