Société

Israël : une loi établit une distinction entre Arabes chrétiens et musulmans

Le Parlement israélien a voté lundi une loi qui reconnaît deux catégories de citoyens arabes israéliens, selon qu’ils sont de confession musulmane ou chrétienne. La nouvelle mesure très controversée a provoqué un tollé chez les Palestiniens et au sein de la communauté arabe israélienne.

Par - Jean-Michel Hauteville
Mis à jour le 26 février 2014 à 18:25

Le premier ministre israélien Benyamin Netanyahu à la Knesset, en octobre 2012. © AFP

Le texte, approuvé lundi 24 février en troisième lecture à la Knesset par 31 voix contre 6 après plusieurs semaines de débat, prévoit d’élargir la Commission nationale d’égalité d’accès à l’emploi (EEOC), dont la mission est de favoriser l’insertion professionnelle de catégories de la population davantage touchées par le chômage. La Commission, créée en 1988, aura désormais dix membres contre cinq actuellement. Cependant, la nouvelle répartition réserve un siège à un représentant de la minorité arabe chrétienne et un autre à un musulman, établissant de fait une distinction entre les Arabes israéliens en fonction de leur affiliation religieuse.

Le but affiché de cette réforme proposée par le député du Likoud (droite) Yariv Levin, se trouve dans les mots du travailliste Chaïm Katz (centre-gauche) : "mieux prendre en charge les catégories de population en difficulté sur le marché du travail et mieux les représenter". Au sein de la nouvelle commission siégeront notamment un délégué pour la communauté juive ultra-orthodoxe, un Druze et un Circassien, ainsi que des représentants des femmes, des personnes âgées ou des juifs d’origine éthiopienne.

"Diviser la population arabe pour mieux l’opprimer"

La  mesure s’est néanmoins attiré de vives critiques. Tziona Koenig-Yair, qui siège à l’EEOC en qualité de commissaire pour l’emploi des femmes, énonçait son scepticisme face à une initiative superflue selon elle. "Séparer les Arabes chrétiens des Arabes musulmans, c’est aussi futile que de faire le tri entre les juifs orthodoxes sépharades ou ashkénazes. D’ailleurs, les différents organismes pour l’emploi des Arabes travaillent pour la communauté dans son ensemble, pas pour ses diverses composantes".

Les représentants politiques des Arabes israéliens ont été encore plus sévères. "Yariv Levin n’a que faire des droits des Arabes, a vitupéré le député Jamal Zahalka, président du parti nationaliste Balad. Il n’y a pas de chômage spécifique aux chrétiens ou aux Druzes, il y a un problème de chômage qui concerne la population arabe en général. Ce qui intéresse le Likoud, c’est de diviser le peuple arabe pour mieux l’opprimer".

Nous avons beaucoup de choses en commun avec les chrétiens. Ce sont nos alliés naturels, un contrepoids aux musulmans, qui veulent nous détruire de l’intérieur.

Yarid Levin, député du Likoud

Même son de cloches au Parti arabe uni, qui compte quatre députés à la Knesset. Contacté par Jeune Afrique, le député Ibrahim Sarsour, président du parti, a martelé son hostilité à la loi. "Nous, les Arabes, musulmans ou chrétiens, sommes les habitants autochtones de cette terre et nous fiers d’appartenir à une même nation. Nous rejetons ces méthodes antidémocratiques et ces tactiques de morcellement artificiel de notre peuple. C’est une loi purement discriminatoire".

Dans une interview récemment accordée au quotidien Maariv par Yariv Levin, l’auteur de la proposition de loi a largement apporté de l’eau au moulin aux craintes des opposants arabes au projet. "Mon projet de loi a pour but de représenter séparément la communauté chrétienne et la communauté arabe musulmane, et de traiter séparément avec eux. C’est une avancée historique pour mieux équilibrer l’État d’Israël et pour renforcer le lien entre les chrétiens et nous. J’insiste pour ne pas les qualifier d’Arabes, car ils n’en sont pas. Nous avons beaucoup de choses en commun avec les chrétiens. Ce sont nos alliés naturels, un contrepoids aux musulmans, qui veulent nous détruire de l’intérieur", a affirmé le député du parti de Benyamin Netanyahou.

 Un moine trappiste devant un monastère vandalisé par des colons en septembre 2012.

Un moine trappiste devant un monastère de Cisjordanie vandalisé par des colons en septembre 2012

© AFP

Les 1,6 million de citoyens arabes représentent un cinquième de la population israélienne. Ils sont très majoritairement de religion musulmane sunnite, mais près de 10% des Arabes d’Israël, soit 160 000 personnes, sont de foi chrétienne. Le quotidien Times of Israel rappelle que les chrétiens continuent de s’identifier avant tout comme arabes et palestiniens. Toutefois, note le journal, les persécutions anti-chrétiennes en Syrie et en Égypte ont suscité un certain malaise, et le nombre de chrétiens accomplissant leur service militaire – facultatif pour les citoyens arabes – au sein de l’armée israélienne a triplé en 2013.

>> Lire aussi : Inciter les citoyens arabes à servir Tsahal, le casse-tête d’Israël

"Les leaders arabes pourraient tirer profit de cette situation"

Pour Fred Schlomka, entrepreneur social militant de la réconciliation israélo-palestinienne, le tableau est plus nuancé. "Il n’est pas impossible que l’État israélien, en élargissant ainsi la Commission pour l’emploi, soit sincèrement animé par une volonté de mieux intégrer les minorités. Certes, il est tout à fait plausible que politiciens cherchent à manipuler les chrétiens, mais aussi bien en Palestine qu’en Israël, ils se considèrent comme Arabes. Ce n’est pas une loi qui changera cette réalité. Les leaders arabes, s’ils font preuve de jugeote, peuvent tirer profit de cette situation. Dorénavant, il y aura un chrétien, un musulman et un Druze à l’EEOC : cela fait trois Arabes à la Commission, et c’est tout à leur avantage".

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Jean-Michel Hauteville