Politique

Algérie : les sept vies d’Abdelaziz Bouteflika

Une affiche officielle d'Abdelaziz Bouteflika, le 25 mars 2014 à Alger. © Louiza AMMI pour Jeune Afrique.

Abdelaziz Bouteflika a été réélu vendredi président de la République algérienne à une majorité écrasante de 81,53 % des suffrages exprimés. Alors que "Boutef'" s'apprête à entamer son quatrième mandat de chef de l'État, retour sur les sept grandes périodes de la vie d'un homme qui dirige l'Algérie depuis 15 ans.

Sans grande surprise, Abdelaziz Bouteflika, 77 ans, a été réélu vendredi 18 avril président de la République algérienne. Son état de santé, largement dégradé depuis un AVC survenu en avril 2013, n’aura pas dissuadé les Algériens de le reconduire pour un quatrième mandat à la tête de l’État, avec un score stalinien de 81,53 % des voix.

Après avoir longtemps entretenu le doute autour de sa candidature, le président malade, incapable de se déplacer seul, avait confié à ses proches le soin de mener campagne en son nom aux quatre coins du pays. Ces VRP de Boutef’, au premier rang desquels l’ancien Premier ministre Abdelmalek Sellal, ont été largement chahutés par les opposants au pouvoir en place. Ces contestations locales n’auront toutefois pas suffi à empêcher Abdelaziz Bouteflika de prolonger son bail à El-Mouradia.

Président depuis 1999, l’ancien moudjahid continue donc de marquer l’histoire de son pays. De son enfance marocaine au règne présidentiel, retour sur les "sept vies" de Bouteflika.

L’enfance marocaine

La frontière terrestre entre le Maroc et l’Algérie est fermée depuis 1994. © AFP

Abdelaziz Bouteflika s’est toujours montré très discret sur son enfance. Les relations entre les deux frères ennemis du Maghreb étant plus que sensibles, mieux valait sans doute, pour le chef de l’État algérien, ne pas trop en dire sur son vécu de l’autre côté de la frontière. Sa biographie officielle, disponible sur le site de la présidence, omet par exemple soigneusement ce passé marocain.

Abdelaziz Bouteflika est pourtant né le 2 mars 1937 à Oujda, ville du royaume chérifien située à une poignée de kilomètres de l’Algérie. Son père, Ahmed Bouteflika, originaire de la région de Tlemcen, y avait émigré très jeune. Sa mère y tenait un bain maure dénommée "Hammam Jerda", situé en face de l’école fréquentée par son fils. Le jeune Abdelaziz y passe une bonne partie de son enfance avant de rejoindre, en 1950, l’école de scoutisme Hassania, fondée par un certain Moulay el Hassan, qui deviendra quelques années plus tard… Hassan II.

Le président ne s’épanche que très rarement sur cette partie de sa vie. Certaines de ses confidences sur le sujet ont néanmoins été rendues publiques ces dernières années, notamment après la parution d’un câble de Wikileaks, daté de 2005, indiquant que Bouteflika avait clairement dit à une délégation américaine qu’il était né à Oujda. En 2012, il avait aussi évoqué sa "nostalgie" du Maroc lors d’un déjeuner avec Saadeddine El Othmani, chef de la diplomatie chérifienne de l’époque, qui s’était empressé de relayer ces propos à des journalistes, une fois rentré à Rabat.

L’indépendantiste

Abdelaziz Bouteflika au lendemain de la guerre d’indépendance, le 27 septembre 1962. © Updegraff photo/Archives Jeune Afrique

La guerre d’indépendance a débuté depuis deux ans lorsqu’Abdelaziz Bouteflika rejoint, en 1956, l’Armée de libération nationale (ALN). Alors âgé de 19 ans, il rejoint l’armée des frontières du Maroc et débute son service en tant que contrôleur général de la wilaya V (ouest).

En 1958, il se rapproche du colonel Houari Boumédiène, homme fort du célèbre clan d’Oujda et de la branche marocaine de l’ALN. Il devient son secrétaire particulier et accompagne Boumédiène dans sa progression, du commandement de la Wilaya V à celui de l’état-major général de l’ALN. En 1960, Bouteflika est envoyé aux frontières méridionales du pays pour superviser le "front du Mali", ce qui lui vaut le surnom de commandant "Abdelkader El Mali".

Une fois acquise l’indépendance de l’Algérie, le 5 juillet 1962, Abdelaziz Bouteflika reste aux affaires comme de nombreux autres moudjahidine. À 25 ans, il est nommé ministre de la Jeunesse et du Tourisme du tout nouveau gouvernement algérien et siège à l’Assemblée constituante comme député de Tlemcen.

Le diplomate

Abdelaziz Bouteflika, ministre algérien des Affaires étrangéres, au Sommet des non-alignés à Alger, en septembre 1973.
© Jacques Violet/Archives Jeune Afrique

Au début de l’année 1963, la carrière politique d’Abdelaziz Bouteflika connaît un tournant. Il est désigné ministre des Affaires étrangères par intérim, avant d’être confirmé dans ses fonctions quelques mois plus tard.

Le 19 juin 1965, le président Ahmed Ben Bella est renversé par le colonel Houari Boumédiène, puissant ministre de la Défense ayant la haute main sur toute l’armée nationale. Le "clan d’Oujda" s’empare du pouvoir et Bouteflika, qui a étroitement collaboré dans le putsch contre Ben Bella, est maintenu dans ses fonctions de chef de la diplomatie.

Il occupe ce poste jusqu’à la mort de Boumédiène, en décembre 1978. Pendant près de quinze ans, il contribue à faire de l’Algérie un des porte-parole des pays du Tiers-monde, défendant ardemment le processus mondial de décolonisation. Un de ses moments de gloire intervient en 1974, lorsqu’il est élu président de la 29e session de l’Assemblée générale des Nations unies.

L’exilé

Abdelaziz Bouteflika en 1978, quelques années avant son exil. © Ben Romdan/Archives Jeune Afrique

Après le décès de son "protecteur" Boumédiène, Bouteflika est écarté de la succession par les militaires, qui lui préfèrent Chadli Bendjedid. Il en gardera une profonde amertume. Écarté du comité central du FLN en décembre 1981, l´ex-diplomate choisit de s´exiler. Il passe par Paris, Damas, Genève ou encore les Émirats arabes unis – où il monnaie ses services comme consultant international.

En 1983, la cour des Comptes l’accuse de détournement de fonds lors de sa présence à la tête du ministère des Affaires étrangères, de 1965 à 1978. D’après les magistrats, Abdelaziz Bouteflika aurait demandé aux consulats et ambassades d´Algérie de verser leurs excédents budgétaires sur deux comptes personnels ouverts en Suisse. Montant total de l’escroquerie présumée : 60 millions de dinars (environ 570 000 euros actuels). Bouteflika, qui a évoqué le sujet deux fois dans sa vie, a remboursé une partie des sommes réclamées.

Cette période d’exil ainsi que la procédure engagée par la cour des Comptes marquera profondément le président algérien et sa famille, qui se sentent humiliés aux yeux du pays tout entier.

Le président pacificateur

Abdelaziz Bouteflika, élu président de la République en 1999. © AFP

L’année 1987 est celle du retour en Algérie pour Abdelaziz Bouteflika. Il réintègre le comité central du FLN, récupère une villa dans le quartier d’El-Biar, sur les hauteurs d’Alger, et reprend pied dans la vie politique algérienne.

Alors que le pays s’enfonce dans la guerre civile après le coup de force électoral de l’armée contre le Front islamique du salut (FIS), Bouteflika est sollicité pour occuper les fonctions de ministre-conseiller du Haut comité d’État, instance transitoire mise en place entre 1992 et 1994. Il décline la proposition, comme il refuse, en 1995, le poste de président qui lui a été proposé par les généraux.

En septembre 1998, le président Zéroual annonce sa démission et l’organisation d’une élection présidentielle anticipée. Cette fois, Abdelaziz Bouteflika, à nouveau pressé par les militaires, saisit sa chance. "Candidat du consensus", il fédère autour de lui la majeure partie du régime. Grand vainqueur d’un scrutin contesté par de nombreux candidats, il est élu le 15 avril 1999.

Arrivé au pouvoir avec une mission, celle de ramener la paix, sa première grande mesure est la loi pour la "concorde civile", promulguée dès l’été 1999. Ce texte accorde une amnistie aux islamistes armés et contribue à réinstaurer un semblant de stabilité dans le pays. Malgré ce premier succès, l’image du nouveau président est aussi ternie par la violente répression des Amazighs durant le "Printemps noir", en Kabylie, d’avril à juin 2001.

Le patient algérien

Le président Bouteflika en décembre 2012, à Alger. © AFP

Abdelaziz Bouteflika est réélu en avril 2004 à la présidence de la République. Il poursuit son entreprise de réconciliation nationale en faisant passer un référendum sur un ensemble de mesures censées restaurer la paix civile. En novembre 2005, le président fait face à sa première grave alerte de santé. Hospitalisé en urgence à l’hôpital militaire du Val de Grâce, à Paris, pour un ulcère à l’estomac, il ne rentre en Algérie que le jour de la Saint-Sylvestre. Après cette première alerte, l’état de santé de Bouteflika alimentera régulièrement la une des médias algériens et fera l’objet de nombreuses rumeurs.

En 2009, grâce à un changement constitutionnel lui permettant de se représenter, le président algérien est reconduit pour un troisième mandat. L’année suivante marque le début de l’"affaire Sonatrach" – une série de scandales politico-financier autour de l’entreprise nationale d’hydrocarbures Sonatrach – qui éclabousse Abdelaziz Bouteflika et ses proches. Alors qu’il apparait de plus en plus affaibli au fil des ans, le chef de l’État subit, en avril 2013, un important AVC. Une nouvelle fois, il est hospitalisé en urgence au Val de Grâce. Il rentre à Alger quatre mois plus tard, mais reste profondément marqué par ce nouveau problème de santé.

L’obstiné

Le 6 avril 2014, quelques jours avant sa réélection. © Reuters

Après avoir longtemps laissé planer le doute sur sa volonté de briguer un quatrième mandat, pétrifiant au passage tout le pays, Bouteflika fait enfin connaitre sa décision une dizaine de jours avant la date-limite du dépôt des candidatures. Le 22 février, son Premier ministre, Abdelmalek Sellal, annonce publiquement que le chef de l’État se présentera à l’élection présidentielle du 17 avril. La nouvelle provoque un mini-séisme en Algérie et à l’étranger. Les opposants, mais aussi une partie de la presse algérienne et internationale, s’indignent que Boutef’, gravement malade et quasi incapable de bouger ou parler, puisse se représenter.

Une campagne électorale surréaliste est alors lancée. D’un côté, le camp présidentiel, avec un leader affaibli apparaissant ponctuellement à la télévision nationale, pendant que ses proches martèlent son bilan et vantent la "stabilité bouteflikesque" au fil des meetings. De l’autre, les anti-quatrième mandat, qui n’hésitent pas à faire entendre leur voix et dont les actions de contestation sont quotidiennement relayées par les médias privés et les réseaux sociaux.

Au final, et sans surprise, les premiers l’emportent sans difficulté. Le 18 avril, Abdelaziz Bouteflika est réélu président avec un score stratosphérique de 81,53 %. Dans la droite ligne de ses précédentes victoires de 1999 (74%), 2004 (85%), et 2009 (90%).

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Benjamin Roger

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