Racisme

Stéphanie Pouessel : « Beaucoup de Tunisiens reconnaissent l’existence d’un vrai problème de racisme »

Couverture de l'ouvrage Noirs au Maghreb. © Karthala

Docteur en anthropologie, Stéphanie Pouessel a dirigé l’étude "Noirs au Maghreb. Enjeux identitaires", publié aux éditions Karthala en 2012. Résidente en Tunisie où elle fait partie de l’équipe de l’Institut de Recherche sur le Maghreb Contemporain (IRMC), elle expose pour "Jeune Afrique" son analyse de la question.  

Autochtones, descendants de peuplades présentes en Afrique du Nord depuis les temps protohistoriques, ou le plus souvent des caravanes d’esclaves acheminés vers les cités et les oasis pour y servir de soldats, de domestiques ou d’ouvriers agricoles, des centaines de milliers de Noirs peuplent aujourd’hui le Maghreb. Si la loi n’établit aucune distinction entre eux et leurs concitoyens blancs, ces derniers ont gardé certains réflexes hérités du passé esclavagiste parfois durement ressentis par les Maghrébins à la peau sombre. Interpeler un compatriote noir en lui lançant " woussif" ("serviteur") peut sembler aussi naturel au Tunisien blanc que choquant pour son interlocuteur noir. Longtemps nié et refoulé, le problème du racisme au Maghreb se pose avec une acuité croissante, particulièrement avec l’essor des flux migratoires d’Afrique subsaharienne vers le Nord. Entretien avec Stéphanie Pouessel de l’Institut de Recherche sur le Maghreb Contemporain (IRMC), auteur de Noirs au Maghreb. Enjeux identitaires*.

Jeune Afrique : Quelles conclusions avez-vous tiré sur la question des minorités au Maghreb à l’issue du travail de recherche que vous avez dirigé ?

Stéphanie Pouessel : J’ai remarqué que c’était à la base un sujet tabou, au même titre que la question berbère il y a encore 20 ans au Maroc. Il renvoie à la question des minorités en général qui n’est pas pensé dans les mêmes termes au Maghreb qu’en Europe. Même si des discriminations sont visibles, on ne peut y concevoir le corps national comme scindé entre une majorité et des minorités religieuses, ethniques et linguistiques, puisque celles-ci sont autochtones. Au Nord la question des minorités est perçue différemment, celles-ci étant exogènes, issues de l’immigration. Le débat sur les Noirs provoque beaucoup de réticences au Maghreb, et je le comprends : les Maghrébins ont l’impression que l’on cherche à leur imposer des catégories dites "du Nord", une approche qui divise le corps national dans des sociétés où le sujet de l’unité national est justement très sensible. D’autres stratifications existent, qui ont toujours été pensées en termes de parenté, de genre, de génération, de tribalisme. Mais établir des catégories sur des questions de langues, de couleur de peau et de culture est difficilement acceptable pour la plupart.

Établir des catégories sur des questions de langues, de couleur de peau et de culture est difficilement acceptable pour la plupart des Maghrébins.

Est-ce que la promotion du panarabisme et du panislamisme au XXe siècle n’a pas favorisé une rupture avec une tradition plus tournée vers l’Afrique?

Ma vision n’est pas du tout celle d’un passé pré-national qui aurait été celui d’une diversité des langues, des cultures, des religions beaucoup plus vivante avant l’avènement d’un moment national qui se serait focalisé sur des identités arabes et musulmanes. Ces idéologies étaient alors en vogue, et l’on en a fait les référents fixes dont on avait besoin à l’époque, mais l’arabité et l’islam sont des catégories d’identification beaucoup plus anciennes que les indépendances. La diversité au Maghreb n’a jamais été étouffée par un nationalisme imposant. En fait, elle a juste été perçue de manière différente.

Le Maghreb, tourné longtemps vers son continent, qui regarde depuis le XXème siècle vers l’Europe se serait-il coupé de ses racines africaines ?

On sait bien que les continents sont des constructions de l’esprit… L’Afrique en elle-même n’existe pas, tous les africanistes vous le diront. Il y a des États-nations forts et l’idéologie panafricaine reste une idéologie. Le Maghreb est une autre partie de continent qui est davantage liée humainement et culturellement au monde arabe. Quant aux relations du Maghreb avec l’Afrique subsaharienne, certes le Sahara semble les séparer, mais ce désert a toujours été franchi comme la recherche l’a montré, et l’islam a lié ces deux zones. Il n’en reste pas moins que les références culturelles politiques et identitaires n’en sont pas moins différentes au nord et au sud du Sahara. Et si 90% des populations maghrébines veulent se dire arabes, ce n’est pas aux autres de leur dire "mais non vous êtes africains" !

Quel est l’impact du phénomène des migrations subsahariennes sur la perception des Maghrébins noirs par leurs compatriotes ?

On pourrait penser que cette rencontre nouvelle avec l’Afrique que permet l’essor de l’immigration subsaharienne au Maghreb aurait pu réconcilier le Maghreb avec son africanité, mais la réalité est beaucoup plus complexe. D’ailleurs même des Noirs du Maghreb vont se penser blancs face à des Noirs subsahariens! Ils ne se sentent pas subsahariens, et la dimension nationale chez les populations noires maghrébines est très forte. Un Noir tunisien est avant tout tunisien et ne va pas vraiment se reconnaitre en tant qu’ "africain", même s’il y a l’émergence d’une africanité au niveau du style, de la mode, du discours "black is beautiful" ; il y a aussi en Tunisie un discours, pour le coup très tunisien, de se dire Africain, qui est l’héritage de la vision plurielle de l’identité nationale édifiée par Habib Bourguiba. La rencontre avec l’immigration subsaharienne c’est plutôt la découverte de son propre racisme, la découverte du traitement aujourd’hui accordé à l’étranger qui était jusque-là surtout l’européen qui vient en vacances ou celui qu’on voit en Europe.

>> Lire aussi : Halte au racisme anti-Noirs au Maroc !

Si Noirs et Blancs communient dans un même sentiment national, comment se fait-il que de nombreux Noirs natifs se décrivent comme des citoyens de seconde zone, discriminés ?

Les militants de la cause antiraciste au Maghreb ont volontiers recours à cette désignation de "citoyens de seconde zone" ou de "citoyens marginalisés" pour décrire leur situation, c’est une revendication nouvelle, fruit de la Tunisie révolutionnaire, et toute revendication est légitime et témoigne d’une société critique envers elle-même. Il ne faut pas pour autant nier une certaine mixité. Il ne faut pas généraliser et tomber dans un discours caricatural. Certaines personnes se sentent discriminées et vont produire un discours de mobilisation et de lutte mais cela ne recouvre pas l’ensemble des populations.

Les discriminations dont ils se plaignent seraient fictives ?

Non, un sentiment d’injustice ne peut être remis en cause et il révèle toujours un malaise dans la société. Au niveau de la loi tout le monde est égal. À propos des discriminations sur l’accès au travail, aucune étude n’existe qui permettrait de corroborer son existence. Il y a toujours des cas que l’on rapporte, de politiciens qui n’ont pu accéder à certains postes parce qu’ils étaient noirs, de conflits sur des mariages mixtes. Mais d’autres dimensions beaucoup plus complexes peuvent intervenir qu’il ne faut pas négliger. Parfois des mariages mixtes sont refusés par des familles sur des questions de lignage, de parenté, de niveau socio-économique.

La question du racisme a du mal à être pensé parce que les Maghrébins  s’estiment victime du racisme au Nord.

On a tout de même l’impression d’un véritable déni du racisme au Maghreb…

Oui, en général, la question du racisme a du mal à être pensé parce que les Maghrébins  s’estiment victime du racisme au Nord, donc la question ne se pose pas dans le pays d’origine où l’on pense ne pas être confronté à une altérité. De plus, la domination coloniale est en haut de l’affiche des dominations culturelles et verrouille pour une part l’idée qu’une stratification culturelle puisse être produite de l’intérieur. Je pense qu’un Tunisien sur deux dirait que le racisme est une fausse question soulevée pour cacher d’autres problèmes. Mais il y a tout de même beaucoup de Tunisiens qui reconnaissent l’existence d’un vrai problème de racisme et la nécessité d’évoluer sur ce point. La couleur de peau Maghreb, s’il y a une classification qui se fait, sont des stigmates de l’esclavage, d’une domination économique à un moment donné qui a ensuite déteint sur la couleur de peau, c’est un fait. Ce n’est pas en soi la couleur de peau qui est un problème mais la représentation de populations qui seraient soumises et subalternes ; c’est sans compter sur le mélange des genres qui est problématique en Tunisie, qui s’exprime par le fait par exemple de privilégier les gens de sa région. Et il faut aussi souligner que l’infériorisation de la peau noire est – hélas – un phénomène mondial. Mais heureusement les choses ont changé !

Pourquoi ne prend-on conscience de ce sujet qu’aujourd’hui ?

Pourquoi cette visibilité énorme depuis deux ans ? Parce que l’on découvre à peine ce sujet qui n’a que très rarement été abordé. D’ailleurs le dossier que Jeune Afrique a sorti en 2004 sur les Noirs au Maghreb est cité comme pionnier par les militants de la cause. Mais le débat, qui est maintenant ouvert, va finir par se banaliser et par être traitée au Maghreb comme elle l’est en Europe.

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Propos recueillis par Laurent de Saint Perier

 

*Stéphanie Pouessel (dir.), 2012, Noirs au Maghreb. Enjeux identitaires, coll. Hommes et sociétés, Karthala, Paris, 180 p.

 

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