Politique

Tunisie : motion de censure contre Sfar et Karboul, la cause palestinienne instrumentalisée ?

Des députés tunisiens ont déposé une motion de censure contre deux ministres du gouvernement de Mehdi Jomâa. En cause : des laissez-passer accordés à des touristes israéliens. Simple prétexte ?

Mis à jour le 1 mai 2014 à 13:05

Amel Karboul et Rhida Sfar. © AFP/DR/Montage J.A.

Mis à jour à 16h55.

Parce que 61 touristes israéliens ont été autorisés à débarquer, le 19 mars, au port de La Goulette (Tunis), une motion de censure a été déposée le 25 avril par des élus de l’Assemblée nationale constituante (ANC) contre deux ministres clés du gouvernement de Mehdi Jomâa. Chatouilleux sur tout ce qui pourrait, de près ou de loin, laisser envisager un quelconque début de normalisation avec Israël – au point d’avoir refusé pour cette raison de définir dans la nouvelle loi fondamentale l’environnement méditerranéen de la Tunisie -, les députés convoqueront d’ici au 9 mai prochain le ministre délégué à la sécurité nationale, Ridha Sfar, et la ministre du Tourisme, Amel Karboul.

Objectif : qu’ils viennent s’expliquer sur l’entrée sur le territoire national des touristes israéliens avant le vote de la motion de censure. Si les constituants reprochent à Ridha Sfar d’avoir délivré à ces derniers une autorisation d’accès, information qui a fuité sur les réseaux sociaux, ils somment la ministre du Tourisme de revenir sur son soutien à cette initiative. Pourtant, comme le souligne le président de la communauté juive en Tunisie, Perez Trabelsi, cette affaire n’est "ni une première ni une exception". La pratique était courante sous Ben Ali, et mais également sous les deux gouvernements de la troïka. Le précédent Premier ministre, Ali Larayedh, aurait accordé les mêmes laissez-passer, selon Selma Baccar, députée du parti El Massar.

Indifférence de l’opinion publique

Au plus fort d’une crise économique sans précédent, alors que Mehdi Jomâa, chef de l’exécutif, tente de faire retrouver du crédit au pays, la question des touristes israéliens prend de l’ampleur à l’assemblée, dans l’indifférence générale de l’opinion publique. En 2013, la motion de censure déposée contre l’ex ministre de la Femme, Sihem Badi, et le président de la République, Moncef Marzouki, avaient suscité plus d’intérêt bien qu’elle n’avait pas abouti.

Amel Karboul et Ridha Sfar ont été contestés dès leur nomination en février 2014.

La différence est qu’aujourd’hui, le gouvernement n’est plus issu de la troïka, fort d’une majorité à l’ANC. Il est constitué d’indépendants, ce qui ne sied pas toujours aux élus. Amel Karboul et Ridha Sfar ont été contestés dès leur nomination en février 2014. Des parlementaires, dont Brahim Gassas (indépendant), ont failli bloquer la confiance au gouvernement au prétexte qu’Amel Karboul avait tenté de se rendre en Palestine via Israël lors d’une mission professionnelle. Mais c’est surtout Ridha Sfar qui dérange : il fait office de contrepoids au controversé ministre de l’Intérieur Lotfi Ben Jeddou, le seul rescapé de l’équipe de Laarayedh, dont le bilan sécuritaire était assez mauvais.

"Le retrait de confiance vise essentiellement Ridha Sfar et les sécuritaires qui effectuent leur travail convenablement ; certains partis préfèrent des milices partisanes incontrôlables à une police républicaine", affirme Samir Taieb, le secrétaire général d’Al Massar. De son côté, Selma Baccar remarque qu’"on demande des comptes à Amel Karboul alors qu’elle a réalisé en deux mois ce que deux gouvernements de la troïka n’ont pas pu accomplir en deux années au pouvoir".

Ennahdha appelle au calme

L’affaire est également montée en épingle par des partis en perte de vitesse, comme Al Joumhoury, alors que la formation majoritaire d’Ennahdha, par stratégie ou par conviction, appelle à laisser le gouvernement travailler. Mais si le problème, qui n’est pas récent, fait la une des journaux au démarrage de la saison touristique et des préparatifs du pèlerinage traditionnel à la synagogue de la Ghriba, qui débute le 16 mai à Djerba, pour beaucoup la question du retrait de la confiance au gouvernement n’est qu’une procédure démocratique qui ne doit pas étonner les Tunisiens.

Iyed Dahmani, député d’Al Joumhouri, rappelle que "tous les membres du gouvernement sont soumis au contrôle de l’ANC, comme le seront également les prochains. La cause palestinienne est une ligne rouge, on n’admettra pas que le prix pour redresser l’économie soit la normalisation avec Israël". Et tant pis si certains soulignent que les Palestiniens eux-mêmes ont reconnu Israël, tout en regrettant que le conflit israélo-palestinien soit instrumentalisé à des fins politiciennes comme la déstabilisation du gouvernement Jomâa.

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Frida Dahmani, à Tunis