Immigration

Opération « Mbata ya bakolo » : à Brazzaville, l’absence des « petites mains » kinoises se fait sentir

Le marché Total, au sud de Brazzaville, inhabituellement calme. © Ifrikia Kengué/J.A.

Inflation des prix de certains produits alimentaires, baisse d’affluence sur les marchés et dans les night-clubs... Les conséquences sociales des expulsions des ressortissants de la RDC commencent à se faire sentir sur la rive droite du Congo. En clair, les "petites mains" kinoises manquent à Brazzaville. Reportage.

Mis à jour le 12/05/14 à 11 heures

L’ambiance a bien changé dans les grands marchés de Brazzaville, inhabituellement vides et calmes depuis trois semaines. Le déclenchement de l’opération "Mbata ya bakolo" – la gifle des aînés en lingala – qui vise à traquer les délinquants kinois et les "Zaïrois" en situation irrégulière. Selon, la police brazavilloise, 1 404 Kinois ont déjà été expulsés tandis que plus de 46 000 seraient partis d’eux-même. Conséquence : dans la capitale du Congo, les grosses affluences ne se limitent plus qu’aux principaux arrêts de bus.

>> Lire aussi : Comprendre l’opération "Mbata ya bakolo" en 10 questions

Au marché Total du sud de Brazzaville, connu pour abriter les étals des "Zaïroises", Mamie, une kinoise en règle, alpague les clients qui passent devant ses fripes. Le soleil de ce début d’après-midi tape fort, l’atmosphère lourde annonce un orage en fin de journée. Dans un lari approximatif (idiome parlé dans le sud de Brazzaville, NDLR), elle titille son voisin qui vient de lui offrir une boisson rafraîchissante. D’abord sur un ton badin, l’échange devient sérieux quand elle avoue se soucier des conséquences des expulsions.

Sur le marché, le prix de plusieurs produits alimentaires (notamment le sucre et le savon) ont déjà grimpé. "À cause de cette affaire, beaucoup de Kinois ont peur de traverser pour vendre leur marchandise", explique-t-elle. "Il est normal de se faire expulser quand on n’est pas en règle. Oui je suis "Zaïroise" mais je suis installée ici depuis longtemps et je me suis même mariée ici", poursuit-elle en martelant le terme "Zaïroise" comme un défi. Celle que les autres marchands traitent avec égard est aussi l’épouse d’un sous-officier de l’armée congolaise. Une situation qui aide vraisemblablement à revendiquer fièrement ses origines par ces emps troublés.

À cause de l’animosité envers les "Zaïrois", de nombreux kinois, même en règle, ont préféré quitter Brazzaville.

Car depuis le début des expulsions, une ambiance délétère règne entre les citoyens des deux pays frères. À cause de l’animosité envers les "Zaïrois", de nombreux kinois, même en règle, ont préféré quitter Brazzaville, abandonnant les petits boulots qu’ils exerçaient : éboueurs, cordonniers ou vendeurs ambulants… Sur la rive droite du Congo, les immigrés kinois exercent souvent les métiers du secteur informel. Une main d’œuvre bon marché et, semble-t-il, difficile à remplacer.

"Qui va vider mes latrines pleines ? Qui va ramasser mes ordures ménagères ? Je ne peux plus proposer mes toilettes à mes invités, elles sont pleines. C’était les petits Kinois qui se chargeaient de les vider", se plaint par exemple Célestin, un résidant de Moungali (4e arrondissement). Les petites mains kinoises s’activaient à certaines tâches jugées ingrates par les habitants.

Applaudi par de nombreux Brazzavillois pour avoir "assaini" la ville, l’opération "mbata ya bakolo" ne fait pas que des heureux dans la capitale. "Nous voilà débarrassés de tous ces ‘kuluna’ [terme kinois désignant les bandits, NDLR] et toutes ces ‘kakuba’ [les prostituées, NDLR]. Ce sont les femmes congolaises qui doivent être heureuses", lance un taximan goguenard. De fait, la fréquentation de certains night-clubs de la ville est depuis peu en baisse. Très prisées à Brazzaville, les "243" [terme désignant les prostituées venant de Kinshasa, en référence à l’indicatif téléphonique de la RDC, NDLR] se font de plus en plus rares dans les clubs. Résultat : plus l’affluence féminine baisse, plus le prix des passes augmente. "Je demande plus cher", confirme Ninelle, une habituée des boîtes de nuit. "Il y a moins de concurrence, plus besoin de nous disputer des clients", explique-t-elle.

Des Congolais désœuvrés essaient de reprendre le relai dans le secteur informel, parfois avec un succès mitigé.

>> Lire aussi : opération coup de poing contre les "kuluna" de Kinshasa.

La nature ayant horreur du vide, des Congolais désœuvrés essaient de reprendre le relai dans le secteur informel, parfois avec un succès mitigé. Dans un autre grand marché, celui de Poto-Poto (centre de Brazzaville), une femme a une prise de bec avec un jeune qui vient de lui porter ses courses dans une brouette. Le porteur lui reproche de l’avoir trop fait attendre et réclame une augmentation sur le tarif habituel. Ahurie, la dame le tance vertement l’accusant de mauvaise foi. La réponse, tranchante, fuse : "Vous m’avez pris pour votre Zaïrois ou quoi, pour me faire attendre comme ça ? Donnez-moi vite mon argent, il y a des clients qui m’attendent au marché". La dame tempère alors ses propos et essaie de négocier. "Mon fils, tu ne vas pas faire ça à ta mère, excuse-moi". Mais de guerre lasse, au bout de 10 minutes de palabre, elle finit par lui donner ce qu’il réclame avant de déclarer au taximan interloqué qui l’attend. "Ils étaient quand même plus polis, les petits Kinois.
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Ifrikia Kengué, à Brazzaville

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