Politique

Egypte : armée et islamistes à couteaux tirés à la fin de la présidentielle

Les Egyptiens votaient dimanche 17 juin, au dernier jour de l’élection présidentielle qui voit s’opposer un ancien dirigeant de l’ère Moubarak et un Frère musulman, dans un climat tendu entre le mouvement islamiste et l’armée, qui conserverait des pouvoirs importants.

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Mis à jour le 17 juin 2012 à 17:15

Une Egyptienne trempe son index dans l’encre prouvant qu’elle a voté, le 17 juin 2012 au Caire. © AFP

Les bureaux de vote, ouverts depuis samedi, devaient fermer à 21H00 locales (19H00 GMT), soit une heure plus tard que prévu, afin de favoriser la participation. Les résultats doivent être proclamés officiellement le 21 juin, mais pourraient être connus avant.

« Le moment de vérité approche », titrait le journal gouvernemental al-Gomhouria, dans un pays profondément divisé entre partisans du candidat Ahmed Chafiq, dernier Premier ministre de Hosni Moubarak et issu de l’appareil militaire, et un haut responsable des Frères musulmans, Mohamed Morsi.

« L’armée aura toujours Tahrir face à elle. Nous sommes prêts à reprendre la révolte », affirmait Marwan, un instituteur de 30 ans venu sur la place emblématique de la contestation qui a chassé Hosni Moubarak du pouvoir en février 2011.

« M. Chafiq est l’homme qui convient à ce stade de la vie du pays. Il nous faut de la tranquillité et de la stabilité », estimait à l’inverse Osmane, un fonctionnaire de 55 ans.

Le climat de confrontation est monté d’un cran avec l’annonce officielle samedi, en plein milieu du second tour, de la dissolution de l’Assemblée par le Conseil suprême des forces armées (CSFA).

La décision a été prise en application d’un arrêt de la Haute cour constitutionnelle rendu jeudi, invalidant les élections législatives qui se sont tenues par étapes de novembre à janvier, en raison d’un vice juridique dans la loi électorale ayant régi le scrutin. Ces élections s’étaient soldées par un raz-de-marée islamiste, avec près de la moitié des sièges revenant aux Frères musulmans, et près d’un quart aux fondamentalistes salafistes.

Un vide légal et constitutionnel "terrifiant"

Faute de députés, l’armée récupèrerait le pouvoir législatif et le contrôle des finances publiques en attendant de nouvelles élections, à une date encore inconnue, selon des sources militaires.

L’armée s’apprêterait également à annoncer une révision de la composition de la commission chargée de rédiger la Constitution, dans le but de limiter la présence des islamistes.

Les Frères musulmans, désormais privés d’une institution où ils disposaient de près de la moitié des sièges, ont vivement réagi, en fustigeant « la volonté du Conseil militaire de s’emparer de tous les pouvoirs ». Le parti de la liberté et de la justice (PLJ), émanation de la confrérie, a dénoncé dans cette dissolution « une agression flagrante contre la révolution ».

Les Frères musulmans, dont certains dirigeants ont dénoncé un « coup d’Etat » institutionnel orchestré par les généraux, réclament que la question de la dissolution de l’Assemblée soit réglée par un référendum.

Seize mois après la chute de M. Moubarak, le prochain président, à qui l’armée promet de remettre le pouvoir d’ici la fin du mois, fera face à une situation économique préoccupante et à de graves incertitudes politiques.

« Le chef de l’Etat entrera dans le palais présidentiel au milieu d’un vide légal et constitutionnel terrifiant », écrit le commentateur politique Hassan Nafea dans le quotidien indépendant al-Masry al-Youm.

Outre l’absence de Parlement, le pays n’a toujours pas de Constitution pour remplacer celle suspendue après le départ de M. Moubarak, ce qui laisse les pouvoirs présidentiels dans le flou.

L’armée reste maîtresse du jeu

Sur le plan sécuritaire, l’armée vient de retrouver le droit d’arrêter des civils, une mesure vivement dénoncée par des organisations de défense des droits civiques qui l’assimilent à une forme de « loi martiale ».

Plusieurs analystes estiment que cette mesure et la dissolution de la chambre des députés permettront à l’armée de rester maîtresse du jeu, quelle que soit l’issue de la présidentielle.

Ancien commandant en chef de l’armée de l’air, M. Chafiq, 70 ans, a fait campagne sur le thème de la stabilité, chère à de nombreux Egyptiens après plus d’un an d’une transition politique chaotique. Il est soutenu dans la communauté chrétienne copte, inquiète de la possibilité qu’un islamiste dirige l’Etat.

M. Morsi, un ingénieur de 60 ans, a de son côté cherché à gommer son image d’islamiste conservateur pour se présenter comme le seul recours des partisans de la « révolution » contre un retour de l’ancien régime.

Ce duel politique a plongé nombre d’électeurs dans le désarroi, contraints de choisir entre « le moins pire » des deux candidats ou de se réfugier dans l’abstention.

Pendant ce temps, M. Moubarak, 84 ans, est détenu dans une aile médicalisée de la prison de Tora, au sud du Caire, après sa condamnation le 2 juin à la perpétuité pour son rôle dans la répression de la révolte de 2011.