Économie

France – Afrique : pour le Sénat, il faut faire de l’économie une priorité

Dans un rapport fouillé sur la politique africaine de la France, qui prend acte du recul de Paris sur le continent, la chambre haute française fait plusieurs recommandations dans le domaine économique : définition d’une démarche par géographies et par secteurs, portage des PME, synergies entre les intervenants du commerce extérieur, aide à l’intégration régionale en zone Franc. Les auteurs réfutent toutefois l’idée d’un retour à l’aide liée.

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Mis à jour le 30 octobre 2013 à 19:21

A quelques semaines du prochain sommet de l’Élysée pour la Paix et la Sécurité en Afrique, la saison des rapports est ouverte. En attendant celui sur la rénovation de la relation économique bilatérale entre la France et l’Afrique  commandé par le ministre de l’Economie et des Finances Pierre Moscovici, la Commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées du Sénat français a adopté à l’unanimité un rapport (baptisé « l’Afrique est notre avenir ») sur la politique africaine de la France. Le texte, issu d’un groupe de travail co-présidé par Jeanny Lorgeoux et Jean-Marie Bockel, se penche en profondeur (près de 500 pages) sur la place de Paris dans un continent désormais convoité par un grand nombre de puissances. Il est la conclusion de nombreux entretiens, menés notamment avec des responsables économiques comme Dominique Lafont, directeur de Bolloré Africa Logistics, Jacques Marraud des Grottes, directeur Afrique exploration-production de Total, de Jean-Michel Severino, ancien directeur général de l’Agence française de développement et investisseur sur le continent ou encore Alexandre Vilgrain, président du Conseil des investisseurs en Afrique (Cian). 

Favoriser des stratégies de conquête des marchés africains par le bas de la pyramide

Anglophone

Parmi les 10 priorités et 70 mesures pour relancer les relations de la France avec les pays africains dans un partenariat d’égal à égal, fondé sur des intérêts communs, un grand nombre relève du domaine économique. « Les Chinois, les Indiens, les Brésiliens, les Américains ont défini des stratégies africaines qu’ils mettent méthodiquement en œuvre. La France, faute de savoir ce qu’elle veut et ce qu’elle peut sur ce continent qu’elle connaît pourtant bien, navigue à vue », rappellent tout d’abord les auteurs. 

Ces derniers rappellent que les entreprises françaises ont perdu des parts de marché, citant Dominique Lafont selon lequel « le CAC 40 a fui l’Afrique ». Ils insistent également sur la mauvaise image des opérateurs économiques français opérant sur le continent, l’image d’une politique française en Afrique forcèment corrompue ayant pesé sur la réputation et sur l’image des opérateurs économiques.

 

Pour changer cela, les auteurs estiment qu’il faut faire de l’économie une priorité. Ils soulignent ainsi la nécessité de « structurer une démarche internationale par géographies et par secteurs qui correspondent aux besoins des marchés africains, de renforcer nos moyens de soutien aux entreprises dans les pays les plus dynamiques tels que l’Afrique du Sud, le Nigeria, la Côte d’Ivoire et le Kenya, mais également l’Éthiopie, le Ghana, le Botswana ou le Mozambique ». Les auteurs insistent particulièrement sur l’importance de l’Afrique anglophone qui, selon eux, croîtraient mieux et plus vite.

Pour palier au manque de PME françaises en Afrique, ils recommandent de développer la pratique du portage des PME par les grands groupes présents sur le continent dans une démarche adaptée aux réalités africaines mais aussi de favoriser des stratégies de conquête des marchés africains par le bas de la pyramide (en ciblant les besoins des populations pauvres) et de créer avec Proparco un fonds d’investissement en partenariat public privé sur ce type de stratégie impliquant des nouvelles technologies et des entreprises françaises.

Clause de réciprocité

Le rapport s’attaque aussi, fort logiquement, à la question de la dispersion des services économiques et de leur réduction sur place en demandant de que soit mis fin à l’hémorragie des services économiques en Afrique et que  les synergies entre tous les intervenants (Ubifrance, les Missions économiques, les Chambres de Commerce et d’Industries (CCI), en France et à l’étranger (Uccife), les conseillers du Commerce extérieur de la France (CCEF), Oséo, Coface, Pacte PME International, et les Opérateurs spécialisés du commerce international) soient renforcées. 

Sur le point plus épineux de l’articulation entre l’aide au développement et les intérêts économiques français, le rapport avance quelques pistes modestes. Celle qui aboutirait à revenir à l’aide liée (aide au développement contre contrats) est jugée par les auteurs comme « une fausse bonne idée ». Pour expliquer leur position, ils avancent notamment que le taux actuel de retour pour les entreprises françaises serait satisfaisant et que l’aide liée fausserait la concurrence et pourrait aboutir à des pratiques d’entente et de sur-marges de la part des entreprises françaises, très défavorables aux pays africains.

Inscrire clairement dans les objectifs de l’AFD un mandat de dialogue avec les entreprises privées

Toutefois, dans le but de favoriser l’expertise française et intégrer les intérêts économiques français en Afrique, le rapport préconise d’inscrire clairement dans les objectifs de l’Agence française de développement (AFD) un mandat de dialogue avec les entreprises privées et les bureaux d’études et de promotion de l’économie française autour de l’expertise, ainsi que de favoriser le développement de Proparco (filiale de l’AFD dédiée au secteur privé) en renforçant ses fonds propres, en lui garantissant une plus grande autonomie organique, et en lui fixant des objectifs de co-investissement avec des entreprises françaises.

La ligne des auteurs du rapport serait plutôt de promouvoir une concurrence équitable, en adoptant une clause de réciprocité sur l’ouverture des marchés financés par l’aide publique en développement (APD). Cette clause permettrait de pousser les pays émergents à délier leurs financements où, à défaut, d’exclure les entreprises de ces pays des appels d’offres financés par l’aide au développement française. 

Surveillance des APE

Le second point porterait sur le renforcement des exigences environnementales et sociales dans les dossiers d’appel d’offres pour les marchés financés par la coopération française afin de permettre aux bénéficiaires de ces financements d’éliminer, au stade de la pré-qualification et de l’évaluation des offres, des entreprises ou des propositions qui ne seraient pas conformes techniquement sur le volet responsabilité sociale et environnementale et de sanctionner une entreprise qui ne respecterait pas ses engagements lors de l’exécution de son marché. 

Tout en rappelant l’absence d’entreprises minières françaises de poids (en dehors d’Areva), le rapport souligne la nécessité de sécuriser les approvisionnements stratégiques tout en garantissant l’équité et la transparence des contrats miniers et énergétiques, un point demandé par un nombre croissant de pays africains. Eu égard aux liens forts entretenus par la France et la zone franc, le rapport préconise enfin un soutien plus important de Paris en faveur de l’intégration régionalen susceptible de booster la croissance des pays de cette zone. La France pourrait également veiller à ce que les Accords de partenariat économique (APE) mis en oeuvre par l’Union européenne ne nuisent pas au développement de blocs commerciaux régionaux.