Politique

Espionnage : Paris et Berlin veulent des règles du jeu avec les États-Unis

La France et l’Allemagne ont lancé une initiative commune, soutenue par les autres Européens, pour tenter de trouver avec les États-Unis un terrain d’entente d’ici à la fin de l’année sur les questions de renseignement, après les révélations sur l’ampleur de l’espionnage américain.

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Mis à jour le 25 octobre 2013 à 10:19

La Chancelière allemande Angela Merkel et le président français, le 24 octobre 2013 à Bruxelles. © Reuters

"Il y a un coup d’arrêt à porter et des clarifications à exiger", a affirmé le président français François Hollande lors d’une conférence de presse après le premier jour d’un sommet européen à Bruxelles.

"C’est ce qu’ont fait les Européens ce soir et de manière unanime en considérant qu’il y avait avec notre allié américain un certain nombre d’explications (à demander)", a-t-il ajouté, car "nous savons qu’il y aura d’autres révélations".

L’initiative franco-allemande a été présentée à l’ouverture du sommet, "avec l’objectif de trouver avant la fin de l’année un accord sur les relations mutuelles" entre Européens et Américains sur les questions de renseignement, a indiqué le président du Conseil européen, Herman Van Rompuy.

L’idée est de créer un groupe ouvert aux autres États membres pour trouver des règles communes sur le renseignement avec Washington. Car "une perte de confiance pourrait nuire à la coopération en matière de renseignement", a-t-il souligné. "Nous sommes tous d’accord sur le texte, tous les 28", a-t-il précisé, alors que des informations avaient fait état de réticences des Britanniques, traditionnels alliés des États-Unis et qui ont eux mêmes été accusés d’espionner d’autres pays européens, notamment l’Italie.

Le Premier ministre britannique David Cameron a eu "une attitude positive", a estimé son homologue italien Enrico Letta. Fait rare, M. Cameron ne s’est exprimé ni à l’arrivée du sommet, ni à sa sortie.

"Toute la vérité"

Le scandale de l’espionnage américain ne cesse de prendre de l’ampleur. La dernière révélation en date a été faite par le Guardian, qui a affirmé jeudi soir que l’agence nationale de sécurité américaine (NSA), déjà impliquée dans des écoutes en France, au Brésil et au Mexique, avait mis sur écoutes 35 dirigeants de la planète.

Mercredi, Berlin a créé la stupeur en annonçant que le téléphone portable de la chancelière allemande Angela Merkel pourrait être écouté par les services américains.

"L’espionnage entre amis, ça ne va pas du tout", avait averti Mme Merkel à son arrivée à Bruxelles. Mais elle s’est refusée à envisager une éventuelle suspension des négociations de libre-échange entre les deux blocs, comme l’a réclamé le patron du parti social-démocrate allemand, Sigmar Gabriel.

Cela n’a pas été abordé par les dirigeants, a-t-elle fait savoir, mettant en garde contre un risque de rupture des discussions commerciales avec Washington.

A l’instar de M. Hollande en début de semaine, Mme Merkel a demandé, avant le sommet, des explications au président Barack Obama et a mis en garde contre un "coup sérieux à la confiance" entre les deux alliés si les pratiques d’espionnage la concernant étaient avérées.

De son côté, la Maison Blanche a refusé de dire si son pays avait espionné Mme Merkel par le passé. Les États-Unis "ne surveillent pas et ne surveilleront pas les communications de la chancelière", s’est contenté de répéter le porte-parole, Jay Carney. "Nous reconnaissons que les États-Unis recueillent du renseignement, comme les autres pays le font", a-t-il concédé.

Le sujet est particulièrement sensible en Allemagne, traumatisée par la surveillance massive des citoyens par la Stasi en Allemagne de l’Est du temps de la RDA, où Angela Merkel a passé sa jeunesse.

Évoquant cette période, le président de la Commission européenne, José Manuel Barroso, a mis en garde jeudi contre le "totalitarisme", insistant sur le "droit fondamental" au respect de la vie privée.

Les Européens n’avaient jusqu’à présent affiché aucune unité face au scandale provoqué par les révélations d’Edward Snowden sur le vaste système de surveillance cybernétique américain. Et pour cause: non seulement les questions de renseignement relèvent des compétences nationales, mais l’espionnage se pratique aussi entre pays de l’UE.

À ce propos, François Hollande a estimé que les révélations de Snowden pourraient finalement s’avérer "utiles", conduisant à "plus d’efficacité" des services de renseignement et davantage de protection de la vie privée des citoyens.

Les divergences des Européens font aussi traîner depuis plusieurs mois les négociations sur le projet de loi sur la protection des données présenté par la Commission européenne.

Alors que la commissaire européenne à la Justice, Viviane Reding, plaidait pour que la réforme soit adoptée "d’ici au printemps 2014", les 28 ont décidé de "se donner une marge de manoeuvre" jusqu’en 2015. "Nous devons aller plus vite, mais la tâche est complexe. Cela ne concerne pas seulement la vie privée mais a aussi des retombées sur le monde des affaires", a affirmé M. Van Rompuy.

Naufrage de l’Europe

La politique d’immigration devrait être l’autre sujet dominant du sommet vendredi, trois semaines après la tragédie de Lampedusa. Les dirigeants des pays du Sud confrontés à l’afflux de migrants en Méditerranée entendent exiger de leurs homologues plus de solidarité concrète.

"Nous aurons une position très ferme. Nous voulons que l’UE change d’attitude" sur l’immigration, a annoncé M. Letta. Rome réclame un renforcement de Frontex, l’agence de surveillance des frontières européennes.

Cette pression a été accentuée par la maire de Lampedusa, Giusi Nicolini, qui a fait jeudi le déplacement à Bruxelles pour exhorter les dirigeants européens à agir. "Sans nouvelle politique européenne sur le droit d’asile, ce ne sont pas seulement les migrants, mais l’Europe qui fera naufrage à Lampedusa", a-t-elle averti.

Le président du Parlement européen, Martin Schulz, a appelé à une réforme de la politique d’asile en Europe pour alléger le fardeau des pays d’arrivée.