Société

Inondations en Libye : pourquoi une catastrophe d’une telle ampleur ?

Phénomène directement lié au réchauffement climatique en cours, la tempête Daniel qui a ravagé Derna a aussi vu ses conséquences amplifiées par le chaos politique dans lequel est plongé le pays depuis 2011.

Par - à Tunis
Mis à jour le 13 septembre 2023 à 18:09

Spectacle de désolation dans l’est de Derna, en Cyrénaïque. © AFP

Les centaines de vidéos diffusées sur les chaînes de télévision du monde entier ou relayées sur les réseaux sociaux ne suffisent pas à mesurer l’ampleur de la double catastrophe qui a englouti sous des millions de mètres cubes de boue Derna, l’ancienne capitale de la Cyrénaïque, qui comptait 100 000 habitants. Elle est coupée du monde depuis que la tempête Daniel s’est abattue sur l’Est libyen le 10 septembre, causant aussi des dégâts – de moindre importance – à Benghazi, Sousse, El Beïda et El Merj.

La Libye est sous le choc et peine à comprendre ce qui est arrivé. Bien sûr, cette région située à 1 340 km à l’est de Tripoli avait déjà connu des catastrophes naturelles, mais jamais d’une telle ampleur. Le tremblement de terre d’El Merj en 1963 et ses 350 morts paraît aujourd’hui dérisoire en regard des 5 300 de morts et des 6 000 disparus dénombrés ce mercredi par le Service de secours et d’urgence libyen du gouvernement de Tripoli.

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« On ne peut plus faire face aux enterrements, on a recours à des fosses communes », confie un jeune homme qui ne sait même pas si ceux qui sont ainsi mis en terre ont été d’abord identifiés. « C’était le déluge, comme il est décrit dans le Coran », raconte un autre témoin de ce cataclysme qui a vu périr dix membres de sa famille, emportés par les flots.

Près de 72 heures après le drame, que sait-on précisément de ses causes et quelle peut être la suite des événements ?

Comment s’est formée la tempête Daniel ?

Daniel n’est pas une tempête quelconque mais un phénomène exceptionnel, qualifié par les spécialistes de « Médicane » – la contraction entre « Méditerranée » et « Hurricane », ouragan en anglais. En une nuit, sur cette région frontalière avec l’Égypte, est tombé l’équivalent de 365 jours de pluie, accompagnée de vents extrêmement forts.

À l’origine, il s’agit d’un banal phénomène dépressionnaire sur la Turquie qui est remonté vers la Bulgarie et s’est ensuite dirigé vers l’ouest, en Grèce, où de fortes pluies ont occasionné des inondations et fait 15 morts. Cette dépression, prise entre des masses de haute pression et dans des vents qui se sont enroulés sur eux-mêmes, au contact de l’importante masse des eaux méditerranéennes encore chaudes sous l’effet d’un été caniculaire et d’un taux d’humidité élevé, a pris toute les caractéristiques d’un ouragan. « Ouragan » étant le terme spécifique à ce phénomène sur l’Atlantique, tandis que l’on parle de « cyclone » dans l’océan Indien et dans le Pacifique Sud, et de « typhon » en Asie.

Pourquoi la tempête a-t-elle été particulièrement meurtrière à Derna ?

La ville a subi une double peine : « Des précipitations considérables se sont abattues en très peu de temps et les digues de deux barrages ont rompu. La conjugaison de ces deux phénomènes a provoqué la catastrophe de Derna », analyse Samir Meddeb, expert en environnement et développement durable. Qui précise qu’« apparemment, mais sans aucune certitude, les évacuateurs de crues n’ont pas fonctionné comme ils le font quand un barrage est saturé. Faute de ce délestage, les digues, qui n’étaient pas en béton mais en terre compactée, ont lâché ». Pour certains, la ville, sous influence italienne durant la période coloniale, puis fief de l’État islamique (EI) jusqu’en 2018, a aussi pâti d’un manque d’entretien de ses infrastructures et des circuits d’eaux usées.

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Samir Meddeb estime également que, « comme dans toutes les régions désertiques où les cours d’eau sont remplis toutes les cinq ou six décennies, les gens oublient ces épisodes et construisent dans le lit majeur de l’oued ». Ce qui a aggravé la catastrophe. À cette dynamique s’ajoute l’effet de la sécheresse : les sols n’absorbent plus l’eau et celle-ci finit par s’accumuler et former des torrents. Mais Kevin Collins, maître de conférence en systèmes environnementaux à l’Open University du Royaume-Uni, pointe également des défaillances dans « les capacités de prévision, du système d’alerte et d’évacuation ».

Où en sont les secours et l’aide ?

Des routes coupées, des éboulements de terrains et des inondations ont isolé la région de Derna. Quant à l’accès par la mer, il est rendu difficile par les vents forts mais aussi par la destruction d’une partie des installations portuaires. 72 heures après le drame, les réseaux de téléphonie et Internet n’ont pas encore été rétablis, ce qui complique la recherche des personnes. « Il faut des équipements et de gros engins pour déblayer les routes », assure un secouriste.

Les pompiers, le Croissant-Rouge libyen et les forces militaires du général Haftar, qui contrôle l’Est libyen, sont sur le terrain, tandis que Tripoli a décrété trois jours de deuil national en soulignant « l’unité de tous les Libyens » face à cette tragédie. « Bien des pays interviennent en Libye en vendant des armes. Nous leur demandons aujourd’hui d’intervenir de manière plus positive », réclame notamment Guma el-Gmaty, chef du parti Taghyeer. Ces appels à l’aide internationale, émanant notamment du Croissant-Rouge libyen, ont été entendus par la Turquie, les Émirats arabes unis et la Tunisie, qui ont envoyé des équipes de secouristes.

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L’Algérie a aussi fourni une aide humanitaire importante, qui a été acheminée par huit avions militaires. L’Égypte a dépêché trois avions avec des premiers secours, ainsi que des équipes de recherche et de sauvetage. Le Qatar a fait parvenir un hôpital de campagne et de l’aide médicale et alimentaire. La France va également déployer un hôpital de campagne, tandis que les États Unis apportent des fonds d’urgence aux organisations de secours. On envisage un soutien supplémentaire coordonné par l’ONU. Le président russe, Vladimir Poutine, assure aussi que son pays est prêt à fournir l’assistance nécessaire.

Quels sont les risques pour les prochains jours ?

Au vu du nombre de disparus, le docteur Samy Allagui alerte sur « les risques de maladies ou d’épidémies dues à cette masse de corps, dont certains sont porteurs de germes. Sans compter les effets de la putréfaction et des charognards attirés par les restes humains, en mer et sur terre. De nombreuses maladies peuvent exploser et il faut prendre très sérieusement ce risque en considération et traiter ces régions en saupoudrant de la chaux ».

Peut-on déjà parler de reconstruction ?

Originaire de Derna, le docteur Hani Shennib, du Conseil national américain des relations avec la Libye, souligne que « 4 km² de bâtiments ont été effacés du centre ville ». Tout est donc à rebâtir. Le chef du Gouvernement d’unité nationale (GNU), Abdelhamid Dbeibah, a déjà alloué 2 milliards de dinars libyens – soit 446,4 millions de dollars – au Fonds de construction des villes de Benghazi et de Derna. Initiative sans doute prématurée dans la mesure où le chiffrage des futurs travaux n’a évidemment pas encore été établi, mais qui vise sans doute à montrer la réactivité des autorités et à fédérer un peuple déchiré par un conflit vieux de douze ans. Certains estiment à 67 millions de dollars le coût de la reconstruction des infrastructures routières et des ponts de Derna, qui ont été totalement détruits.

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Quoi qu’il en soit, la tempête Daniel place la Libye face aux conséquences de sa division politique, et de l’inefficacité de la gouvernance qui en découle. Coupé en deux, géré par deux gouvernements ennemis, le pays ne mène aucune politique de développement et n’est pas en mesure d’entretenir ses infrastructures, notamment les barrages. Face à des conditions aussi exceptionnelles et dramatiques que celles que connaît le pays depuis trois jours, l’absence d’anticipation et de prévision se paie très cher et les équipes de sauvetage ont été totalement prises de court par l’ampleur du désastre.

Quelles leçons peut-on tirer de la catastrophe ?

La catastrophe libyenne peut se reproduire n’importe où en Méditerranée, et l’on ne peut qu’imaginer les dégâts qu’elle causerait dans des zones plus densément peuplées encore que celle de Derna. Selon l’observatoire européen Copernicus, les températures de surface des mers – qui absorbent 90 % de la chaleur excédentaire produite depuis l’ère industrielle – augmentent, entraînant des hausses de chaleur records à travers le monde. Cette chaleur a participé à créer le « Médicane » qui a frappé le nord de la Cyrénaïque.

Ironiquement, le G20, qui se tenait le week-end dernier à New Delhi, en Inde, n’a débouché sur aucune annonce forte visant à prendre en compte les bouleversements climatiques. Cette réunion des principales économies de la planète se tenait pourtant après un été marqué par des incendies, des sécheresses et des épisodes cycloniques alarmants, et au moment même où le Maroc et la Libye étaient frappés par des catastrophes naturelles meurtrières.