Politique

Emel Mathlouthi : « La façon dont on gère le phénomène migratoire est honteuse »

Droits des femmes, climat, migrants… La chanteuse tunisienne est de tous les combats pour la liberté et la dignité.

Par - à Tunis
Mis à jour le 16 septembre 2023 à 10:42

La chanteuse tunisienne Emel Mathlouthi. © Montage JA ; Ons Abid pour JA

L’ACTU VUE PAR… – En interprétant a cappella la chanson « Kelmti Horra » (« Ma parole est libre »), de son ami le poète franco-tunisien Amine el-Ghozzi, au milieu de l’avenue Bourguiba, quelques jours après le 14 janvier 2011, qui scella le destin du régime de Ben Ali, Emel Mathlouthi était devenue l’une des voix de la révolution tunisienne.

Parcours militant

Marquée par Joan Baez, tant par la douceur de son timbre de voix que par ses combats, elle a découvert la chanson arabe engagée en écoutant l’Égyptien Cheikh Imam (1918-1995) et le Libanais Marcel Khalifé. En débutant sa carrière, entre Paris et New York, avec sa guitare folk, la jeune chanteuse ne pensait pas que son parcours deviendrait également militant, porté par un véritable engagement artistique pour la cause des femmes et la défense des libertés. Au point d’avoir été choisie pour interpréter « Kelmti Horra » lors de la remise du prix Nobel de la paix au Quartet tunisien, à Oslo, en décembre 2015.

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Ses costumes et sa présence sur scène lui confèrent l’allure sophistiquée et « cadrée » d’une chanteuse d’opéra, mais Emel Mathlouthi semble déranger les circuits officiels tunisiens, en particulier celui des festivals d’été qui, sans raison apparente, ont pris la fâcheuse habitude d’annuler ses concerts, comme en 2017 au Festival de Carthage ou cet été au Festival international de Hammamet après qu’une campagne diffamatoire sur les réseaux sociaux l’a accusée de « normalisation avec Israël » pour s’être produite en juillet dernier à Jérusalem-Est et à Ramallah, soit… en Palestine.

Un nouvel album intitulé Mra (« Femme »)

Cela n’empêche pas Emel Mathlouthi d’avoir son public en Tunisie, ni de poursuivre ses projets et sa carrière internationale. Comme une femme libre. À 41 ans, elle prépare son quatrième album, Mra (« Femme »), qui doit sortir au printemps 2024. Un album entièrement conçu et interprété par des femmes de différents pays et qui confirme la démarche d’Emel Mathlouthi.

Après un deuxième album, Ensen (« Humain »), mêlant instruments électroniques et traditionnels, sorti en 2017, elle avait affirmé dans son troisième opus, Everywhere We Looked Was Burning, son intérêt pour les problématiques écologiques, migratoires et sociétales. Son album suivant, Tunisian Dairies, en 2020, était dans la même veine contestataire, avec un titre phare « Holm » (« Rêve ») et des reprises de standards internationaux.

Pour Jeune Afrique, elle revient sur son combat pour la liberté et pour la défense des droits des femmes, mais aussi sur le drame des migrants, qui touche particulièrement la Tunisie.

Jeune Afrique : En 2011, un vent de liberté a soufflé sur la Tunisie et le Maghreb, que vous avez chanté dans « Kelmti Horra » (« Ma Parole est libre »). Le désenchantement a suivi. Que représente aujourd’hui ce combat pour la liberté ?

Emel Mathlouthi : Le premier de tous les combats reste, quoi qu’il arrive, celui pour les libertés. Et il doit être d’autant plus constant que ces libertés sont, comme on le voit, extrêmement fragiles. Notre liberté de penser, de décider de notre destin, d’exploiter nos richesses, de construire notre futur est menacée à chaque tournant que prend un pays.

Quel rôle et quelle place pour la culture dans ce contexte ?

En tant qu’artiste indépendante, je sais combien il est difficile de trouver des financements pour continuer à produire, à créer, à « performer » et à exister, tout simplement. Les initiatives culturelles et artistiques dignes de ce nom, qui peuvent susciter un débat et défendre des causes, sont la plupart indépendantes et souvent courageuses. Mais elles sont menacées par un système capitaliste assez patriarcal et corrompu au regard des valeurs humaines.

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Aujourd’hui, la culture, sans subventions – ou, plutôt, sans financements –, serait en difficulté et, finalement, on n’a pas d’autre choix que de faire avec le système. Pourtant, quand on va à leur rencontre, les gens expriment une soif de changement, que l’on ressent également à travers l’explosion des revendications, çà et là.

Tout réside dans un enjeu de pouvoir : qui a le pouvoir, le système ou nous, les citoyens ? Est-ce qu’on a la main pour changer les choses ou est-ce que seuls ceux que l’on qualifie de décideurs décident pour nous ? C’est un sempiternel rapport de force, le combat de David contre Goliath. Mais l’espoir perdure, envers et contre tout.

Dans certains pays arabes, le mot “Mra” est péjoratif. Pour ne pas utiliser son prénom, on désigne une femme par son seul genre. C’est inadmissible. »

Ce combat et cet espoir sont présents dans l’album que vous préparez et que vous avez intitulé Mra (« Femme », en arabe)… 

La femme est centrale dans la construction de l’humanité. Pourtant, elle n’est pas toujours considérée et respectée, quand elle n’est pas victime des hommes. On m’a dit que, dans certains pays arabes, le mot « mra » est péjoratif : pour ne pas appeler une femme par son prénom, on la désigne ainsi, de manière indéfinie, par son seul genre. C’est inadmissible. Mais cela m’a encouragée à garder ce titre, pour contribuer au combat féministe.

À LireAllah est grand, la femme aussi…

Cet album est féminin de bout en bout. Entièrement écrit, produit, réalisé et interprété par des femmes, et par des femmes qui luttent, dont des Ukrainiennes, des Iraniennes, des Maliennes… Une sorte de « United Colors of Emel » ! Je souhaite juste pourvoir continuer à m’exprimer librement et à persévérer dans la défense de la liberté et de la cause féministe.

Cette année est marquée par la canicule, la sécheresse, les incendies… et maintenant les inondations dramatiques en Libye. Autant de conséquences du réchauffement climatique qui deviennent tangibles. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

Je ne sais pas si l’homme aura l’occasion et le temps de rattraper et réparer les dommages causés à la planète. Les nouvelles générations sont certainement plus vigilantes, plus responsables, mais il est évident que tout se joue au niveau politique. Bien sûr, la société civile peut se mobiliser et exercer des pressions, mais les décisions qui « impactent » le plus l’environnement aujourd’hui sont celles qui favorisent les profits et non pas celles destinées à protéger l’humanité.

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Plus besoin que des institutions, des ONG ou des lanceurs d’alerte signalent les risques. Aujourd’hui, des victimes témoignent chaque jour des conséquences du dérèglement climatique. Ce qui se passe est dramatique, mais cela permet, au cas où certains en douteraient encore, de constater les dégâts, qui ne font que croître, et démontrent que les alertes sur le climat et l’environnement ne sont pas une vue de l’esprit. Il est devenu impératif de prendre des décisions majeures pour protéger et défendre l’humain et l’humanité. Espérons que ce sera fait.

Les phénomènes migratoires, liés aux conflits mais aussi au réchauffement climatique, bouleversent la Méditerranée et les rapports Afrique-Europe. Comment percevez-vous ce rejet des migrants, vous qui évoluez entre trois continents ?

Cela fait plus de dix ans que cette question me préoccupe. Je l’ai abordée dans différentes chansons, j’en parle beaucoup autour de moi et je plaide aussi la cause des migrants de manière active et citoyenne.

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Au risque d’être considérée comme « une hippie », j’estime que le principe même des frontières est odieux, que personne ne possède quoi que ce soit et que nous sommes tous égaux… Il ne devrait pas y avoir de différences entre les humains. C’est la colonisation qui a contribué à cet état de fait.

C’est-à-dire ?

Les pays africains, dont la Tunisie, souffrent encore des conséquences de l’époque coloniale, qui a dispersé les richesses – notamment par la division et la spoliation – et donné naissance à des dictatures, ainsi qu’à la corruption, au point que les peuples de ces pays n’ont pratiquement pas d’autre choix que de migrer.

Quand les gens se jettent à la mer, affrontent le désert, se mettent en danger, c’est qu’ils y sont conduits par le désespoir. Et la façon dont les pays de destination, ces prétendus eldorados, gèrent ce phénomène est absolument tragique, honteuse et inacceptable.

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Les pays du Sud, qui ont subi la domination coloniale indépendamment de la volonté de leur peuple, devraient tous être frères et solidaires, y compris la Tunisie, jusqu’à présent connue pour être un pays ouvert. On nous apprend que la libre-circulation des personnes est un droit de l’homme, alors que, dans la réalité, nous sommes cantonnés à un territoire. C’est absurde et, surtout, cruel.