Économie

Sénégal : comment relancer la machine ?

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La filière arachide, l'un des piliers de l'économie sénégalaise, est en panne.

La filière arachide, l'un des piliers de l'économie sénégalaise, est en panne. © Seyllou/AFP

Près de deux ans après l’élection de Macky Sall, le Sénégal tarde à renouer avec une croissance économique forte, capable de réduire la pauvreté. Mais les nouvelles autorités assurent que 2014 sera un tournant.

Dakar, ses hôtels, ses touristes, ses expatriés au pouvoir d’achat considérable… Mais aussi ses sièges d’institutions internationales, ses conférences et autres événements panafricains. Fin octobre, la capitale sénégalaise a confirmé son statut de haut lieu de rendez-vous ouest-africain en accueillant coup sur coup les sommets des deux principales organisations communautaires d’Afrique de l’Ouest : l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) et la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao). Un rôle qui soutient l’activité économique de la ville. Avec 1,1 million d’habitants, soit environ 10 % de la population nationale totale, Dakar représente à lui seul près de 75 % du chiffre d’affaires des entreprises du pays, d’après l’agence de notation Bloomfield.

« Doing Business » 2014, le classement qui fâche Dakar

En pleine préparation d’une opération séduction des investisseurs à Paris en février 2014, le Sénégal a peu apprécié le dernier classement du rapport « Doing Business », qui le situe au 178e rang sur 189, soit un recul de deux places.

Macky Sall n’y est donc pas allé par quatre chemins : « Ce qui a été noté dans ce rapport est aux antipodes de ce qui se passe au Sénégal et des ambitions de ce pays », a-t-il lancé. Et quand il énumère les dernières décisions prises pour améliorer l’environnement des affaires, cela donne, pêle-mêle : la suppression de l’autorisation de transaction, l’enregistrement en vingt-quatre heures des demandes de création d’entreprise, le décret révisant le code de procédure civile, l’automatisation du commerce transfrontalier, les facilités dans le transfert de propriété, la simplification du paiement des taxes et impôts grâce à internet, la création d’un centre pour les PME, etc. En fait, explique Philip English, l’économiste en chef de la Banque mondiale pour le Sénégal, le Cap-Vert, la Gambie, la Guinée-Bissau et la Mauritanie, « ces mesures ont été appliquées un peu trop tard pour être prises en compte dans le dernier rapport. Nos collègues de « Doing Business » sont assez durs et veulent les voir concrétisées sur le terrain d’abord ». Mais l’économiste soutient que Dakar est sur la bonne voie et ne doute pas que le pays sera mieux classé la prochaine fois… S.B.

Urgence

Mais ce dynamisme n’est que l’arbre qui cache la forêt sénégalaise. En réalité, la situation de la deuxième économie de l’UEMOA en termes de PIB – derrière la Côte d’Ivoire et devant le Mali – est loin d’être brillante. Les nouvelles autorités du pays ont certes fait de gros efforts pour assainir les finances publiques et ramener le déficit budgétaire à 5,6 % en 2012 après seulement sept à huit mois de pouvoir, contre 6 % en 2011. Ce taux devrait encore descendre à 5,3 % cette année et à 4,9 % en 2014. Mais pour la création de richesses, c’est une autre histoire. Le taux de croissance était, il est vrai, de 3,5 % en 2012 (contre 2,6 % en 2011) et devrait atteindre environ 4 % cette année. Reste que cette performance est nettement en dessous de la moyenne sous-régionale qui, elle, se situe autour de 6 %. Et dans un pays où la pauvreté frappe un peu plus de la moitié des ménages et où le chômage demeure élevé, un taux de croissance de 4 % est simplement insuffisant pour améliorer la vie quotidienne. « Il est vrai que le Sénégal n’est pas (encore) un pays pétrolier, mais l’Éthiopie par exemple, qui n’est pas mieux lotie, a atteint des croissances beaucoup plus élevées [environ 10 %] », soutient Philip English, l’économiste en chef de la Banque mondiale pour le Sénégal, le Cap-Vert, la Gambie, la Guinée-Bissau et la Mauritanie.

Près de deux ans après son élection à la tête du pays, Macky Sall assure avoir placé l’urgence sociale, la relance économique pour une croissance créatrice d’emplois et la consolidation de la bonne gouvernance au coeur de son action. Aminata Touré, l’ancienne ministre de la Justice, gestionnaire de formation, qui a été nommée Premier ministre en septembre à la place du banquier Abdoul Mbaye, a même soutenu fin octobre, lors de son discours de politique générale, que, « sur la période 2013-2017, le Sénégal s’engage à porter le taux de croissance moyen à 6 % et à créer des milliers Senegal-croissance infod’emplois – dont 50 000 dans le secteur agricole ». Peu d’économistes y croient. D’après le représentant d’une institution internationale basée à Dakar, « cet objectif est pour l’instant irréalisable. Parce qu’à ce stade aucun moteur de croissance n’est en cours de développement ».

Les filières clés de l’économie sont en panne. L’arachide, autrefois l’un des principaux produits d’exportation du pays (10 % des recettes), est confrontée aux fluctuations de la pluviométrie et des cours mondiaux et traverse une crise sérieuse. Aujourd’hui, elle ne représente plus que 2 % des revenus tirés des exportations. Et Suneor, le leader local de la transformation de cet oléagineux dont dépendent plusieurs milliers de personnes, connaît de graves difficultés financières. « Les produits dérivés des phosphates (l’autre secteur important de l’économie du pays) sont confrontés à des problèmes de qualité et de compétitivité. Quant à l’industrie thonière, envisagée un temps comme une piste de diversification, elle s’avère elle aussi peu compétitive. Enfin, le Sénégal ne donne pas non plus les résultats escomptés en tant que destination touristique », ont déploré les économistes de la Banque africaine de développement (BAD) dans leur dernier rapport sur les perspectives économiques en Afrique.

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Visa

De plus, « les signaux envoyés aux investisseurs par les autorités du pays sont contradictoires », estime Philip English, qui cite en exemple l’introduction récente du visa pour les touristes, alors même que l’État affirme vouloir relancer ce secteur, au plus mal à cause du prix élevé de la destination. « Il aurait fallu améliorer le produit, notamment les infrastructures hôtelières, et réduire les coûts du transport avant de prendre cette décision », ajoute l’économiste. Une analyse partagée par Mbagnick Diop, le président du Mouvement des entreprises du Sénégal (Meds) : « Tout le monde s’accorde à dire que cette mesure était précoce et qu’elle a plombé la dernière saison touristique. Des discussions sont en cours pour trouver des dispositifs efficaces. » D’après ce patron des patrons, Macky Sall fait avancer les choses dans les domaines social et de la bonne gouvernance, « mais pour ce qui est de la relance économique, on attend encore des décisions fortes ». Ajoutant que les coûts exorbitants de l’énergie, l’accès difficile aux financements, la complexité de la fiscalité et les problèmes fonciers demandent toujours des solutions durables.

Horticulture

Amadou Hott, directeur général du Fonds souverain d’investissement stratégique (Fonsis) et conseiller spécial du président, assure que « 2014 sera une année cruciale ». Il maintient : « Nous atteindrons une croissance d’au moins 7 % avant 2017. Et l’idée est d’aller plus loin pour réaliser des taux à deux chiffres. » Le Fonsis, dont la création est une JAecoArticles BandoACF2014 8 promesse électorale du chef de l’État, veut se positionner comme un catalyseur de projets qui devrait insuffler une nouvelle dynamique au secteur privé à partir de janvier. « Nous allons prendre des participations dans des sociétés nouvelles ou qui existent déjà et sont en difficulté. Nous rendrons des projets à forte valeur ajoutée viables et intéressants pour les investisseurs privés. Chaque milliard que nous investirons devrait créer des centaines d’emplois dans les secteurs concernés », ajoute le financier. Actuellement doté de 12 millions de dollars (8,8 millions d’euros) seulement, ce fonds souverain – dont le modèle ressemble à celui de la Malaisie (Khazanah) – entend capitaliser les actifs non valorisés de l’État pour lever de l’argent sur les marchés financiers. Depuis le mois de juin, le cabinet international McKinsey élabore pour le gouvernement une stratégie de développement devant permettre au Sénégal d’atteindre l’émergence en 2035. Attendu pour la fin de cette année, ce document devrait notamment identifier les grands projets pouvant accélérer la croissance. La mine de fer de la Falémé, dans laquelle le Sénégal vient de reprendre ses droits après un contentieux judiciaire avec le groupe ArcelorMittal, pourrait y figurer en bonne place. « Ce projet de près de 3 milliards de dollars ne sera sans doute plus attribué à un seul opérateur. Ses différentes portions – le chemin de fer, le port et l’exploitation de la mine – pourraient être gérées par des entreprises différentes. Et Fonsis serait présent lors de chacune des phases avec des participations minoritaires », avance Amadou Hott.

Outre les mines, les technologies de l’information et de la communication ainsi que l’éducation bénéficieront d’une attention particulière. Mais l’agriculture (16,7 % du PIB) demeurera la priorité. D’abord, « il va falloir réorganiser la filière arachide et réfléchir par exemple à une intégration verticale [présence sur toute la chaîne] de certains acteurs comme Suneor », suggère Philip English. Ensuite, il faut développer de nouvelles activités. « L’horticulture semble bien marcher et intéresser beaucoup d’investisseurs étrangers », d’après la Banque mondiale, qui finalise un projet de 80 millions de dollars pour soutenir ce secteur.

Le Sénégal possède en effet de véritables avantages dans ce domaine : le climat propice de la région de Saint-Louis et la position de Dakar, ville tropicale la plus proche de l’Europe par la mer – le bateau étant un moyen de transport peu onéreux. Une vingtaine d’exportateurs, dont Grands domaines du Sénégal (GDS), la filiale du groupe hexagonal Compagnie fruitière, fournissent déjà l’Angleterre et la France. Reste encore à confirmer cet essor.

Les hommes du président

Moubarack-Lo drMoubarack Lô, directeur de cabinet adjoint de la présidence

Considéré comme l’un des principaux artisans de l’élection de Macky Sall, cet économiste statisticien formé en France et aux États-Unis (Harvard) est devenu son conseiller économique. Il s’occupe notamment des questions liées à la stratégie de développement du pays et à l’intégration régionale.


Amadou Bâ, ministre de l’Économie et des FinancesSenegal amadou ba dgid

Il conduit la Stratégie nationale de développement économique et social chère à Macky Sall que le gouvernement a validée en novembre 2012. Elle prévoit entre autres la création de 150 000 emplois par an entre 2013 et 2017. Peu connu avant sa nomination, ce pur produit de l’administration publique a été pendant sept ans le directeur général des impôts et des domaines (Dgid).

Senegal-Mountaga-Sy-Apix drMountaga Sy, directeur général de l’Apix

Le dernier classement « Doing Business » sur l’environnement des affaires au Sénégal ne va pas lui faciliter la tâche. Financier, cet ancien cadre de la division européenne du groupe américain Crown formé au Canada a été nommé début septembre à la tête de l’Agence nationale pour la promotion des investissements et des grands travaux (Apix). Il travaille activement à l’organisation d’une réunion des investisseurs étrangers à Paris en février prochain.

Mamadou-Fall-Kane drMamadou Fall Kane, conseiller économique et financier

Il fait partie de ces jeunes compétences auxquelles Macky Sall a fait appel à son arrivée au pouvoir. Diplômé de Polytechnique et de Sciences-Po Paris, c’est lui qui coordonne, à la présidence, l’élaboration du plan Sénégal émergent avec le cabinet McKinsey et les ministères concernés. Ce document, qui doit être livré à la fin de l’année, sera la feuille de route de la politique économique du Sénégal dès janvier 2014.

Amadou Hott, directeur général du FoncisSenegal-Amadou-Hott-Foncis dr

Conseiller financier du président, il a pour mission de diriger le Fonds souverain d’investissements stratégiques (Fonsis) comme un fonds de capital-investissement, mais avec des exigences de rendement moindres, et d’investir dans des entreprises et des projets d’envergure pour relancer la machine économique.

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