Agroalimentaire

Algérie : reportage dans l’antre de Cevital

Le groupe Cevital (ici à Bejaïa) est le premier exportateur du pays hors hydrocarbures. © Said Ait-Hatrit

Il y a quinze ans, Issad Rebrab a installé le noyau de son groupe, Cevital, à Béjaïa. Reportage au coeur de la plus grande société privée d'Algérie.

Vue depuis Yemma Gouraya, le mont de la sainte patronne qui veille sur la cité des Hammadites, l’unité agroalimentaire de Cevital ressemble à un confetti. Coincé à Béjaïa entre la mer, le port autonome et l’embouchure du fleuve Soummam, le coeur économique du premier groupe privé algérien paraît encore plus petit face au vaste terrain occupé par Sonatrach, le géant public des hydrocarbures, de l’autre côté du fleuve.

À mesure que l’on approche de l’usine, pourtant, l’oeuvre d’Issad Rebrab prend de l’ampleur sur ses 14 ha, dont une partie gagnée sur la mer. Depuis qu’il l’a installée, en 1998, l’ancien comptable s’est arrangé pour que chaque nouvelle unité fournisse les revenus nécessaires au financement de la suivante et au remboursement des prêts. Aujourd’hui, l’espace est saturé. Des tuyaux relient la raffinerie d’huile aux quais. Des tapis roulants aériens circulent entre les silos à sucre ou à céréales et à légumineuses, vendues en l’état (400 000 t de maïs et de soja importées chaque année), et les unités de production. Le plus grand – 65 m de diamètre et de haut – a une capacité de 150 000 t. De quoi alimenter l’Algérie en sucre durant quarante jours, assure Lounès Ihadadene, le directeur d’exploitation du site.

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Tourteau

À l’entrée de l’usine, l’odeur de sucre caramélisé domine. Cette immense cuisine à ciel ouvert rejette un léger dépôt mat et brun, visible sur les vitres. Plus près de la raffinerie d’huile, une agréable odeur de tourteau (résidus solides obtenus après l’extraction de l’huile) lutte avec celle de déchets organiques en décomposition. En 2012, 450 000 t d’huile, essentiellement destinées au marché national, sont sorties de Cevital Agro. Mais c’est dans le sucre – avec la plus grande raffinerie d’Afrique – que Cevital excelle. En 2013, 1,6 million de tonnes sont attendues, dont 1 million pour le marché national, estimé à 1,1 million de tonnes. Cette année, 600 000 t seront exportées vers une vingtaine de pays, en Afrique de l’Ouest, pour des clients tels que Coca-Cola, mais aussi vers l’Europe (Ferrero Rocher) et le Moyen-Orient. En 2010, première année de vente hors d’Algérie, 150 000 t seulement avaient quitté le territoire national.

Premier exportateur du pays hors hydrocarbures, le groupe veut produire 2 millions de tonnes de sucre en 2014, soit un gain de productivité de 400 000 t. Il s’appuie pour cela sur du matériel unique dans le pays, comme ces deux grues montées sur 14 roues et capables de charger et décharger 36 t de sucre par coup de mâchoire. Cevital fournit aussi du sucre liquide à l’industrie nationale des boissons. L’entreprise, qui envisage de produire du sucre roux, est la seule en Algérie à avoir utilisé un « bibo » (Bulk In, Bags Out), navire-usine de 30 000 à 40 000 t qui permet de charger en vrac au départ et de décharger emballé à l’arrivée.

A Cevital, la grève a laissé des traces

Depuis le mouvement de grève qui a momentanément paralysé son activité, Cevital Agro semble avoir amélioré ses pratiques managériales… Mais ne compte toujours pas de syndicat.

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« Tchipa »

Le succès de Cevital a rejailli sur la ville, qui, pourtant, était le second choix du patron, derrière Alger, trop congestionnée. Au détour d’une rue, on peut croiser l’un de ses 3 700 employés, reconnaissables à leur veste bleu et jaune. Cevital recrute une majorité d’ingénieurs très jeunes, issus de l’université locale, les forme et les fait évoluer. L’an dernier, la première grève organisée dans l’entreprise a provoqué une restructuration en profondeur des méthodes managériales, même si Cevital continue à fonctionner sans syndicat constitué à Béjaïa. Les critiques sur la pollution de l’usine, toujours rejetées par la direction, ont molli. De même que les rumeurs qui prêtaient à Issad Rebrab des liens Cevital infoavec des hommes de pouvoir lors de son installation. « Pour la moindre procédure, les Algériens doivent passer par la tchipa (pot-de-vin) ou leurs relations, explique Hafid, bougiote de naissance. Comment pourraient-ils imaginer que Cevital a obtenu un terrain sur un port sans faire de même ? » Rebrab, lui, assure rejeter ces pratiques, soulignant les blocages que ses projets subissent.

« Être sur le port de Béjaïa n’a pas que des avantages, souligne Francesc Goula-Mallofré, directeur général de Cevital Agro. Il est en centre-ville, et l’espace, limité, ne peut se gagner que sur la mer. Un bateau arrivé en rade doit attendre vingt à vingt-cinq jours. » L’autoroute qui mène à la capitale (située à 180 km à l’ouest) n’existe que sur une centaine de kilomètres, après quoi la nationale 5 reprend ses droits, dans une vallée de la Soummam spécialisée dans l’agroalimentaire et donc encombrée de poids-lourds. « Il en coûte cinq à sept heures de trajet pour les 115 000 camions qui doivent sortir chaque année de l’unité », explique Sid Ali Adjouadi, le directeur commercial. Cette année, les autorités ont lancé les travaux qui doivent relier Béjaïa à l’autoroute est-ouest, sur les Hauts Plateaux. Mais ils ne prendront fin, au mieux, qu’en 2015.

Pour pallier ces difficultés, Cevital a fondé en 2007 Numilog, une filiale de transport – secteur encore peu structuré – qu’elle a dynamisée depuis un an. Numilog assurera la logistique de l’entreprise via sa plateforme de Bouira (30 %), à 130 km à l’ouest de Béjaïa, et par le biais de partenaires (70 %).

Déjà présent de la production à la grande distribution, Cevital espère installer bientôt sur le port une unité de trituration de graines oléagineuses, afin d’en extraire l’huile brute – importée jusque-là. L’entreprise n’attend que l’extension du port sur la mer, prévue de longue date. Elle souhaite aussi rapprocher et intégrer son usine de bouteilles en plastique, aujourd’hui à Tizi-Ouzou.

En octobre, quelques mois après Djibouti, le ministre soudanais de l’Agriculture est venu chercher l’expertise de Cevital. En jeu : des partenariats industriels, mais aussi l’approvisionnement direct du groupe algérien à partir de l’Afrique. De quoi nourrir le « monstre » de Béjaïa.

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