Politique

Albert Pahimi Padacké : « Au nom du Soudan, j’accuse ! »

Si la guerre entre les généraux Burhane et Hemetti met une nouvelle fois en évidence la faiblesse des mécanismes internationaux de prévention des conflits, elle souligne avant tout l’absence de volonté politique, dénonce l’ancien Premier ministre du Tchad.

Mis à jour le 23 mai 2023 à 19:30
Albert Pahimi Padacké

Par Albert Pahimi Padacké

Ancien Premier ministre du Tchad

Plus d’un million de Soudanais ont été déplacés ou ont quitté le pays (ici à Khartoum, le 14 mai 2023). © AFP.

Les signes annonciateurs d’une guerre dévastatrice au Soudan ont retenti dans le silence assourdissant et honteux de l’ensemble des Nations, sans qu’aucune mesure efficace de prévention des conflits sur le long terme ne soit prise. J’accuse d’abord et avant tout les dirigeants soudanais – ou ceux qui en tiennent lieu –, censés protéger leurs concitoyens.

Le peuple soudanais s’est soulevé contre le dictateur Omar el-Béchir, qu’il est parvenu à renverser le 11 avril 2019. Sous la pression populaire, l’armée, qui a attendu la dernière minute pour lâcher le président, a rejoint la contestation, plaçant à la tête du pays un attelage baroque : un  Conseil militaire de transition dirigé par le général Abdel Fattah al-Burhane, chef de l’armée, et un Premier ministre civil, Abdallah Hamdok. Ce dernier est écarté le 25 octobre 2021 lors d’un coup d’État orchestré par Burhane et son numéro deux, Mohamed Hamdan Dagalo, dit Hemetti ; les deux généraux alliés s’autodésignent président du Conseil de souveraineté soudanais pour l’un et vice-président d’une transition militaire impopulaire pour l’autre.

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C’est pour calmer l’opinion soudanaise, hostile au pouvoir militaire, que Hamdok fera son retour comme caution civile à la tête du gouvernement, moins d’un mois plus tard, le 21 novembre. Ce deuxième intermède ne durera que le temps d’un feu de paille, et le Premier ministre sera contraint par la rue à la démission le 2 janvier 2022. La révolution soudanaise paraît ainsi avoir été volée par deux militaires naguère alliés de circonstance, avec une violence absurde comme seul fondement de leur pouvoir illégitime. Sans se soucier de la volonté de paix du peuple, ces deux entrepreneurs de la brutalité ont fourbi leurs armes avec ostentation au sommet de l’État, en attendant d’en découdre.

Le 15 avril dernier, la guerre a finalement éclaté, au grand dam des Soudanais, pris au piège de la folie meurtrière des deux hommes. En cette sixième semaine du conflit, à l’heure où la capitale, Khartoum, connaît les bombes et les tirs d’armes lourdes malgré une trêve, le nombre de civils tués dépasse le millier, celui des blessés les 4 000 et plus d’un million de personnes ont fui le pays ou tenté de le faire, selon les ONG.

Une communauté internationale inaudible et aphone

À l’international, les voix qui appellent à la cessation des hostilités sonnent comme le chant des sirènes. Car, comme l’écrit François Soudan [rédacteur en chef de Jeune Afrique] dans la revue Le Grand Continent, « un cessez-le-feu apparaîtra comme une grande victoire, suffisante peut-être pour faire oublier les aveuglements des négociations qui ont couru sur plus de trois ans sans jamais questionner la légitimité des acteurs armés ». Fallait-il attendre autant de morts avant de réagir ?

J’accuse donc ensuite l’Organisation des Nations unies (ONU), l’Union africaine (UA), la Ligue arabe… Un coup inaudibles, un coup aphones, les puissances de ce monde étaient là pendant que les rouages du drame soudanais se mettaient en place, de manière claire et lisible. Ce sont bien les enjeux géostratégiques et les intérêts étrangers qui ont formé un écran de fumée épais, obscurcissant la vision des problèmes soudanais.

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Par le passé, le déficit de gouvernance des diversités du pays n’a-t-il pas déjà conduit à la sécession du Soudan du Sud, au terme d’une longue guerre qui a englouti des millions de vies ? Dans les années 1980, le chef de la rébellion sudiste, John Garang, n’alertait-il pas déjà, en des termes forts, sur un « Soudan dirigé par une petite élite issue de la vallée du Nil et du Nord, qui s’approprie tous les privilèges aux dépens des autres régions » ? D’aucuns ont pu observer les conséquences de cette révolte, tant en nombre de vies perdues – pour les insurgés –, qu’en destructions matérielles – pour en arriver à un État finalement démembré.

Omar el-Béchir, mis en examen et inculpé pour crime contre l’humanité et crime de guerre par la Cour pénale internationale (CPI) après les massacres ethniques commis au Darfour dans les années 2000, n’a pu répondre de ses actes, afin que l’on s’écrie : « Plus jamais ça ! » Et ce, par la faute d’une ONU incapable de défendre les peuples face aux dirigeants, minée qu’elle est par les calculs de ses États membres. De quoi contribuer à préparer le lit du drame soudanais, dans un pays qui « peine à redéfinir une citoyenneté inclusive tant les revendications sont multiples, souvent rendues excessives par les frustrations qu’elles expriment  », comme l’écrit François Soudan.

Médiateurs peu crédibles

Aujourd’hui, l’Égypte, les Émirats arabes unis (EAU), et l’Arabie saoudite avec les États-Unis semblent former la tête de pont de l’appel à la désescalade et au cessez-le feu. Est-ce crédible ? Le peuple soudanais se rappelle du soutien financier massif (3 milliards de dollars) offert par l’Arabie saoudite et les EAU à la junte soudanaise, alors même que cette dernière était aux prises avec la population civile, massacrée dans la rue. La rivalité avec le Qatar et la Turquie a primé sur l’intérêt du peuple soudanais, selon des observateurs avisés. Même si les diplomates citent l’Arabie saoudite comme plus proche du général Burhane, la présence au Yémen des miliciens de Hemetti contre des pétrodollars des EAU est de nature à générer des actes de générosité réciproques, pour ne pas dire plus.

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La présence des militaires égyptiens, faits prisonniers aux premières heures des combats, et la suspicion de bombardements de l’aviation égyptienne aux côtés du général Burhane, vu comme un allié dans la guerre du Nil qu’Abdel Fattah al-Sissi mène en sourdine contre l’Éthiopie, sont loin d’offrir des garanties de neutralité à même de faciliter une médiation du Caire. D’autant que, parallèlement, l’on prête au maréchal Khalifa Haftar, lui aussi soutenu par l’Égypte, un penchant pour Hemetti – une sorte de retour d’ascenseur de la guerre en Libye.

Et comment croire à la neutralité des États-Unis, soutien connu de l’Arabie saoudite et de l’Égypte dans la géostratégie du monde arabe, dans un contexte soudanais où la présence russe – via les mercenaires du groupe Wagner –, est suspectée auprès des deux belligérants, mais plus attribuée au camp Hemetti ? Cette dernière interrogation vaut d’ailleurs pour l’Occident dans son ensemble. Un autre foyer de la guerre Est-Ouest qui se déroule aujourd’hui à travers l’Ukraine n’est-il pas en train de s’ouvrir au Soudan ?

Aveu d’échec

Le cas soudanais révèle l’apathie de la communauté des Nations. Le peuple soudanais s’est battu pour sa liberté, jusqu’à renverser une dictature, et le monde entier en a été témoin. Pendant que ces généraux massacraient les manifestants, Volker Perthes, émissaire des Nations unies, se contentait d’une incantation – « la violence doit cesser » –, tandis que les grandes ambassades à Khartoum entonnaient fiévreusement leur « plus aucune vie ne doit être perdue ». Triste aveu d’échec au vu des décomptes macabres qui inondent encore les médias parlant du Soudan ; aveu que consacre fort éloquemment le secrétaire général de l’ONU, António Guterres : « Nous avons échoué à éviter la guerre au Soudan. »

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Par manque de lucidité face aux signes avant-coureurs qui se sont amplifiés pendant des décennies, par la faute d’États membres aveuglés par des intérêts divers et par des enjeux géostratégiques contraires à ceux du peuple soudanais, la prévention de court et long terme du conflit a échoué. Il ne reste plus qu’à en espérer une résolution dans l’élan de l’émoi et de l’émotion soulevés par ce torrent de sang, lequel semble seul capable de réveiller notre monde d’intérêts divergents.

Devoir de protéger

Dans mon livre (L’Afrique empoisonnée : pathologie et thérapie des conflits) publié en avril aux éditions L’Harmattan, j’insiste sur la prévention des conflits à long terme (ou « prévention froide ») et sur la Responsability to Protect (R2P, responsabilité de protéger), fondée sur le droit d’ingérence humanitaire, mais aussi démocratique, comme principales voies d’évitement durable des conflits.

Devant cette tragédie humaine, que fait-on des dispositions du chapitre VII de la charte des Nations unies relatif à l’intervention en cas de « menace contre la paix » ? Les différentes interventions en Irak et en Libye avaient-elles vraiment d’autres motivations que celles de protéger ces peuples, comme d’aucuns le soutiennent ? Le sang des Soudanais n’a-t-il pas encore atteint le seuil voulu par la communauté des Nations pour déclencher la R2P ? Quand les ressortissants étrangers, surtout des puissances, auront été exfiltrés, pendant que les civils soudanais peinent à fuir le feu et plus encore à franchir la frontière, s’accorde-t-on à livrer le Soudan à la folie guerrière de Burhane et de Hemetti ?

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Notre monde ne peut pas continuer avec cet aveuglement intéressé devant les causes et facteurs lisibles des conflits. Il ne faut pas oublier que le Soudan d’el-Béchir a été suspecté pendant longtemps d’avoir abrité Oussama Ben Laden. Pour tenter un rapprochement avec la communauté internationale, plusieurs hauts dirigeants islamistes furent emprisonnés. Mais combien de grands terroristes sont désormais en cavale à la suite de la destruction de la prison de haute sécurité à Khartoum ?

En ignorant les volontés de la majorité des Soudanais, les puissances internationales ont leur part de responsabilité

«  Tout le monde a fait un mauvais calcul », analyse Suliman Baldo, fondateur du Sudan Policy and Transparency Tracker (STPT). « En accordant la légitimité aux deux rivaux à la tête du pays, en accentuant leur rivalité tout en ignorant les volontés de la majorité des Soudanais, les puissances internationales ont leur part de responsabilité. »

Mais quand verra-t-on la responsabilité de protéger par l’ingérence démocratique débarrassée des intérêts sous-jacents des puissances internationales ? C’est bien en ces termes que se pose la faillite des Nations unies dans la prévention froide de la crise soudanaise. Car, chaque fois que les enjeux géostratégiques et les intérêts étrangers passeront avant la volonté de paix, de liberté, de droits et de démocratie des peuples, la prévention échouera, et l’aveuglement commun amènera à la tragédie.