Société

Le concert de Booba au Maroc aura-t-il lieu ?

Annoncé pour le 21 juin à Casablanca, le concert du rappeur risque d’être annulé. Une campagne de boycott bien huilée vise l’événement qui reste officiellement maintenu.

Mis à jour le 6 mai 2023 à 16:33

Le chanteur français Elie Yaffa aka Booba sur la scène des Francofolies de La Rochelle, le 15 juillet 2022. © ROMAIN PERROCHEAU/AFP

Viendra, viendra pas ? Depuis le 2 mai dernier, plusieurs médias ont annoncé l’annulation du concert de Booba, rappeur français, prévu le 21 juin prochain au Complexe Mohammed V de Casablanca. Depuis la mi-mars, le « Duc » fait l’objet d’une campagne d’appel au boycott sur la Toile marocaine. En cause, des propos sexistes, véhiculant des stéréotypes misogynes et racistes vis-à-vis des femmes d’origine maghrébine dans plusieurs de ces titres.

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Seulement voilà, une grande partie des commentaires hostiles à Booba, notamment sur le réseau social Twitter, émane de profils anonymes ou issus de la nébuleuse « Moorish », un mouvement ultra-nationaliste, dont l’authenticité avérée demeure sujette à caution.

« Historien » d’extrême droite

Tout a démarré le 23 avril dernier, avec un tweet de Tarek Talk. Ce podcasteur marocain, proche de la galaxie Moorish, a notamment interviewé « l’historien » d’extrême droite Bernard Lugan et chroniqueur pour le site d’information Le360, ou encore l’analyste politique Samir Bennis, connu pour ses positions radicales sur l’Algérie particulièrement. Dans son tweet, Tarek Talk a lancé une pétition en ligne afin de faire annuler le concert de Booba, qui a ensuite été relayée par le rappeur français Maes (771,5k d’abonnés sur Twitter) dont l’inimitié avec Booba est de notoriété publique, mais aussi par plusieurs sites d’informations marocains et français et même par une députée du PJD (parti islamiste).

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Fait surprenant, Maes est un artiste qui a lui-même bénéficié des prestations de service de la société 10mension, qui a organisé avec un tierce producteur marocain le showcase de l’artiste fin octobre 2022 à Casablanca. Un producteur marocain, toujours très proche de Maes, mais en conflit avec 10mension. D’ailleurs, sur son compte Instagram, le rappeur a proféré des insultes à l’encontre de l’équipe de 10mension.

« Petite marocaine se tape Berlusconi »

Les reproches formulés à l’encontre de l’artiste ? Ils reposent essentiellement sur des passages de certaines de ses chansons, jugés offensant pour les femmes maghrébines en général et marocaines en particulier. Ainsi dans son titre « E.L.E.P.H.A.N.T » sorti en 2017, et qui évoque les scandales sexuels autour de l’ancien chef du gouvernement italien, Booba chante : « Petite marocaine se tape Berlusconi ».

Dans « Génération Assassin », la phrase incriminée est « Je vais à la chicha qu’pour les beurettes », tandis que le titre « A4 » est attaqué pour ce passage : « Ma pute prépare le couscous ». On peut d’ailleurs noter qu’un autre rappeur, Kaaris, le « meilleur ennemi » de Booba, avait de son côté dû annuler deux concerts à Marrakech et à Tanger après la divulgation, par… Booba, d’une vidéo datant de 2010 sur laquelle Kaaris rappait en « freestyle » et chantait : « Va dire à ta pute marocaine que c’est nous qu’on donne le taro ».

Booba, persona grata

Pour l’heure, si les polémiques ont effectivement généré un bad buzz pour Booba, celui-ci est resté superficiel. À ce jour, la pétition lancée contre la tenue de son concert n’a recueilli que 4 404 signatures, loin du déferlement populaire annoncé. Le 29 avril, c’était au tour du Club des avocats du Maroc, connus eux aussi pour leurs positions véhémentes, d’annoncer qu’il avait déposé une plainte contre le rappeur « pour diffamation et injure contre les femmes marocaines » auprès du ministère public. Le ministère de la Culture quant à lui, a toujours estimé que le concert est un événement à caractère privé, dans lequel il n’avait pas de rôle à jouer.

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Contacté par Jeune Afrique, le service de relations publiques de la société 10mention, qui organise le concert, annonce avoir pris des mesures judiciaires et dénonce de son côté « une campagne de déstabilisation orchestrée (…). Il est clair que d’énormes fonds sont investis pour doper cette campagne odieuse dont le principal levier est celui de la désinformation. Quelles sont les parties qui disposent d’autant de moyens pour tenir le rythme d’une telle campagne ? »

Le 21 mars dernier, cette société a formulé une demande d’autorisation auprès du comité régional de sécurité de la préfecture de Casablanca. La demande a été étudiée par les autorités avant de donner lieu à un refus, le 28 mars, dans un contexte où l’appel au boycott contre Booba était à son pic.

Règlement de compte

Pour autant, plusieurs sources dénoncent un règlement de compte « personnel » dans lequel Booba ne serait qu’un prétexte et affirment qu’en réalité, les organisateurs, qui bénéficieraient d’appuis importants, sont toujours en négociations avec les autorités afin que le concert ait bel et bien lieu.

Fin avril, le rappeur Booba s’est lui-même rendu au royaume. Dans une vidéo prise avec l’un des organisateurs du concert, le “Duc”, qui a rempli un Stade de France en 2022, a confirmé la tenue du concert. Et s’est en outre affiché avec un drapeau du Maroc, ainsi qu’une photo du roi Mohammed VI.

Pour mémoire, le rappeur s’est produit sur la plus grande scène du festival Mawazine en 2017, devant 100 000 personnes. Sur scène, Booba avait clamé son amour du royaume et généré les louanges de la presse marocaine. Quant à la très sérieuse billetterie guichet.ma qui vend les tickets pour le concert du rappeur, elle continue à les commercialiser et affirme à Jeune Afrique que le concert aura bien lieu.