Société

Au Nigeria, Boko Haram a le dos large

Mis à jour le 25 janvier 2012 à 14:49
Jean Herskovits

Par Jean Herskovits

Les violences se sont multipliées ces dernières semaines au Nigeria, et la secte Boko Haram est à chaque fois montrée du doigt. La situation, pourtant, est plus complexe qu’il n’y paraît. L’analyse de Jean Herskovits, professeure d’histoire à l’université d’État de New-York.

Depuis le mois de mai et l’arrivée au pouvoir de Goodluck Jonathan, un chrétien originaire de l’État méridional du Delta, les membres de la secte islamiste Boko Haram, implantée dans le Nord-Est, ont été tenus pour responsables de la plupart des violences commises au Nigeria. Pourtant, il n’y a aucune preuve de l’existence même de Boko Haram en tant que groupe formellement structuré et idéologiquement cohérent. Les éléments dont nous disposons montrent même que si le noyau originel est toujours actif, des gangs criminels utilisent désormais le nom de Boko Haram.

Les États-Unis ne doivent pas se laisser entraîner dans « la guerre contre la terreur » – réelle ou supposée – qui laisserait croire qu’ils ont pris position en faveur d’un chef d’État chrétien. S’en mêler risquerait de monter les musulmans nigérians contre nous, sans pour autant régler aucun des problèmes qui alimentent l’instabilité.

Depuis qu’en août le général Carter F. Ham, commandant de l’Africom, a prévenu que Boko Haram avait des liens avec Al-Qaïda, la menace s’est encore accrue. Le QG des Nations unies à Abuja a été attaqué, et, de manière assez simpliste, Boko Haram est systématiquement accusé. Un homme qui prétend être son porte-parole – mais que personne n’a pu rencontrer – a publié des communiqués revendiquant les attaques. Étonnamment, le gouvernement nigérian et les médias internationaux s’en sont contentés. […]

À sa création, en 2002, et jusqu’à ce que la classe politique commence à l’instrumentaliser, Boko Haram était un mouvement pacifique. Ce n’est qu’à la mort de son leader Mohammed Yusuf, tué pendant sa détention en 2009, qu’il s’est tourné vers la violence. Pour se venger, ses membres s’en sont pris à des policiers, à des militaires et à des hommes politiques – tous musulmans. Et en 2009 déjà, il était clair, comme ça l’est encore aujourd’hui, que le problème prend ses racines dans la pauvreté. Des personnalités influentes de Maiduguri, ville d’origine de Boko Haram, plaident depuis le mois de juin pour que Goodluck Jonathan n’ait pas uniquement recours à la manière forte. En vain. L’armée et la police répondent aux attaques par un usage immodéré de la force, et, dans le Nord, beaucoup de Nigérians craignent plus les forces de sécurité que Boko Haram.

Dans le même temps, des organisations criminelles ont commencé à utiliser son nom. Un communiqué des services de sécurité nigérians publié le 30 novembre 2011 affirme que des membres de quatre « syndicats du crime » font aujourd’hui partie de Boko Haram. Trois de ces quatre « syndicats » sont dirigés par des Sudistes. Fin décembre, c’est un chrétien originaire du Sud, mais vêtu à la musulmane, qui a été arrêté alors qu’il mettait le feu à une église dans le Delta. Au Nigeria, les apparences sont parfois trompeuses.

Rien de tout cela n’excuse Boko Haram et le meurtre d’innocents, mais cela soulève un certain nombre de questions et montre combien la réalité est complexe. […] Goodluck Jonathan n’aide pas. Le soir du 31 décembre, il a déclaré l’état d’urgence dans plusieurs régions du Nord, en y augmentant de fait la présence militaire. Le 1er janvier, il a annoncé la suppression des subventions pétrolières – décision qui a entraîné le doublement des prix du carburant dans un pays où 90 % de la population vit avec moins de 2 dollars par jour.

Depuis que les militaires ont quitté le pouvoir, en 1999, beaucoup ont utilisé les tensions ethniques, régionales ou religieuses pour servir leurs propres intérêts. Mais ce que veulent les musulmans du Nord, et finalement tous les Nigérians, c’est que l’on tente enfin de régler leurs problèmes (sécurité et niveau de vie), au lieu de les aggraver.

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Par Jean Herskovits, professeure d’histoire à l’université d’État de New-York.

© The New-York Times