Politique

Tunisie : démocratie, an I

Mis à jour le 25 janvier 2012 à 16:25

Un an après la chute du régime de Zine el-Abidine Ben Ali, l’euphorie et l’union sacrée ont cédé la place à l’inquiétude et à l’agitation permanente en Tunisie. Pourtant, les acquis de la révolution sont déjà considérables et de nature à nourrir l’espoir.

Il est au moins un sentiment suscité par la Tunisie et qui fédère amis et ennemis, fils et filles du pays comme étrangers, c’est l’inquiétude. Il en est ainsi depuis un an et la fuite de Zine el-Abidine Ben Ali, dont J.A. vous propose en exclusivité une minutieuse reconstitution. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que, au lieu de s’atténuer, cette inquiétude, nourrie par les mille et une informations ou rumeurs qui circulent quotidiennement dans les médias, sur internet ou dans la rue, ne fait que grandir. Chaque geste ou déclaration des principaux acteurs de la transition est scruté à la loupe, puis commenté et, surtout, critiqué. Tel ministre n’aurait pas les compétences requises, tel autre ne serait pas blanc comme neige, le Premier ministre, Hamadi Jebali, serait extrêmement malade, les droits des femmes seraient menacés, tout comme les Juifs du pays…

Le président de la République, Moncef Marzouki, dont le franc-parler et le caractère spontané, pour ne pas dire impétueux, ne sont un secret pour personne, multiplie les déclarations controversées (sur la colonisation française, lors de sa visite à Paris, sur le Front islamique du salut, que les autorités d’Alger auraient dû laisser remporter les élections, en janvier 1992, pour s’éviter des morts inutiles, etc.). Il en va de même pour le chef du gouvernement, dont on se souvient de la « sortie » sur la marche du pays vers le « sixième califat ». C’est le grand bazar, tout le monde dit ce qui lui passe par la tête, découvre laborieusement son nouveau rôle, doute, voit partout des complots, peine à trier le bon grain de l’ivraie. La machine à fantasmes marche à plein régime. Et les interrogations demeurent légion.

Quid des relations au sein de la « troïka » – les islamistes d’Ennahdha, le Congrès pour la République (CPR) de Marzouki et Ettakatol de Mustapha Ben Jaafar – qui dirige le pays ? C’est un peu le triangle des Bermudes tunisien. L’opposition ? Idem. L’agitation sociale et son cortège de manifestations, de sit-in et de tomates jetées à la face des dirigeants politiques ? Plus personne ne s’en étonne. De Bizerte à Tataouine, pas facile d’être chef aujourd’hui, quand tout le monde est devenu « révolutionnaire ». Ainsi va la Tunisie, éclaireur sans carte ni boussole sur les routes escarpées et labyrinthiques de la démocratie…

Pourtant, depuis le 14 janvier 2011, que de chemin parcouru ! Cahin-caha, certes, mais tout de même. L’euphorie et l’union sacrée passées, les Tunisiens ont fait un choix difficile – et unique parmi les pays arabes qui leur ont emboîté le pas – mais logique : celui de tout reprendre de zéro, sans violence, pour repenser le système politique et l’expurger de ses brebis galeuses, expliquer sa démarche, convaincre, rassurer, montrer une voie, refonder la justice, la police et l’administration sans paralyser le pays, gérer les affaires courantes, trouver de l’argent… Et donc élire une Constituante chargée d’écrire ce nouveau chapitre à partir de rien, ou presque, puisque même ce qui fonctionnait avant le 14 janvier était à jeter aux orties. L’organisation d’un scrutin transparent et pluraliste – une première dans l’histoire du pays – et la constitution d’un échiquier politique passé en quelques mois du trou noir à la constellation étaient deux gageures que le gouvernement provisoire et l’Instance supérieure indépendante pour les élections (Isie), dirigée par Kamel Jendoubi, ont réussies avec brio. Revers de la médaille de cette quête forcément plus longue qu’espéré, tout est provisoire, intérimaire, éphémère. Les dirigeants – de Mohamed Ghannouchi à notre troïka, en passant par Béji Caïd Essebsi – sont en CDD courte durée, interdits de se projeter sur le long terme, fragiles et sans cesse contestés. Et pourtant, tout le monde se bat pour devenir chef. Allez comprendre…

Liberté d’expression, démocratie, pluralisme, lutte anticorruption sont de vrais acquis de la révolution. La Tunisie de 2011 et de 2012, véritable laboratoire au sein duquel tout le monde s’agite et cogite, n’a plus rien à voir avec le pays rongé de l’intérieur et sclérosé de Ben Ali. Sauf sur un point, essentiel, principal détonateur de la révolte, l’envers du décor du « miracle tunisien » jadis vanté : le chômage, la pauvreté et l’absence de perspectives pour une proportion effarante de la population. En particulier dans les régions d’où la fronde est partie, entre Gafsa, Kasserine et Sidi Bouzid. Pour eux, ces oubliés de la République devenus ceux de la révolution, rien n’a changé un an après. Et là, en revanche, il y a réellement de quoi s’inquiéter…