Culture

Maroc : rappeurs et sans reproches

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Mouad Belghouate, dit Lhaqed, ou l'exception qui confirme la règle.

Mouad Belghouate, dit Lhaqed, ou l'exception qui confirme la règle. © Hassan Ouazzani pour J.A

À de très rares exceptions près, les figures de la scène hip-hop marocaine gardent leurs distances avec le Mouvement du 20 février. Et refusent de s’en prendre à la monarchie.

« Il n’y aura pas de retour en arrière. Vive le peuple ! Grâce au rap, je me suis engagé pour le peuple et pour ses problèmes. » Accueilli en héros par la foule, le rappeur marocain Mouad Belghouate, 24 ans, dit Lhaqed (« l’enragé »), est sorti de la prison d’Oukacha, à Casablanca, le 12 janvier. Condamné à quatre mois de prison, il en avait passé autant en détention préventive. Le rappeur, soutien indéfectible du Mouvement du 20 février, a été arrêté puis incarcéré le 9 septembre 2011. Il était accusé par Mohamed Dali, membre d’un groupe de jeunes royalistes, de violences avec préméditation. Le procès, maintes fois reporté et truffé d’incohérences, a indigné l’opinion publique, qui y a vu la charge du pouvoir contre un artiste engagé. En quelques semaines, Lhaqed est devenu une icône et un symbole.

Dans le sillage des révolutions arabes, beaucoup ont été tentés de comparer Lhaqed au rappeur tunisien El General ou aux Égyptiens Ramy Gamal Aziz el-Shafei et Ahmed Mekki. Mais alors qu’en Tunisie la parole des rappeurs était muselée, au Maroc, la nouvelle scène musicale l’a libérée il y a déjà dix ans. Issus des quartiers populaires des grandes villes du royaume, les rappeurs expriment les maux de la jeunesse et critiquent une société minée par la corruption, la négligence des politiques et l’absence de perspectives autres que le chômage ou l’immigration illégale.

Ligne jaune

Avec leurs textes crus et en darija – le dialecte marocain -, ceux que l’on regroupe sous le terme de « nayda » touchent toute une frange de la population, laquelle télécharge leurs morceaux sur internet. Une audience qui leur a valu d’être invités dans des festivals ou sur des plateaux radio et télé. Certains, comme Don Bigg, arrivent à réunir jusqu’à 80 000 personnes. « Les rappeurs marocains n’ont pas attendu le 20 février pour dénoncer les maux de notre société. En comparaison, un rappeur comme El General nous paraît plus engagé, car en Tunisie ce ton était totalement nouveau », explique Younès Boumehdi, patron de Hit Radio.

Alors pourquoi Lhaqed a-t-il fini en prison ? Pour le chef d’entreprise Karim Tazi, qui a suivi l’intégralité du procès, il s’agit là d’un « message clair de la part du pouvoir : la personne du roi est une ligne jaune ». Car Lhaqed ne mâche pas ses mots. Ce dernier, qui n’est produit par aucune maison de disques et qui n’a jamais fait de scène, poste sur YouTube des morceaux rageurs. Il s’en prend violemment au système, critique la sacralité du souverain et se demande pourquoi « le roi est mentionné soixante et une fois dans la Constitution et le peuple une seule fois ». Et n’hésite pas, dans le clip Khitab, à parodier les discours royaux.

« L’idée que des artistes se mettent au service d’un mouvement contestataire ne plaît sans doute pas au pouvoir », confirme Omar Benjelloun, avocat de l’accusé. « Mais que le pouvoir se rassure. Si Lhaqed a été très soutenu, il n’y a pas eu de mobilisation massive des artistes en faveur du Mouvement du 20 février. Certains rappeurs ont exprimé leur solidarité avec les manifestants, comme Koman, Chaht Man et Muslim dans le titre Fin Hakna » (« Où est notre dû ? »), ou encore Reda Allali, leader du groupe Hoba Hoba Spirit, qui a sorti Iradate al-hayat (« La Volonté de vivre »), où se mêlent les vers du poème éponyme d’Abou el-Kacem Chebbi et les slogans des manifestants. Mais on est très loin d’un soutien inconditionnel de la scène hip-hop à un mouvement réputé disparate, peu organisé et noyauté par les islamistes. Hatim, du groupe H-Kayne, s’est contenté, comme beaucoup d’autres rappeurs, d’observer en spectateur la contestation. « J’ai le sentiment que le rap marocain a rempli sa mission en éveillant les consciences des jeunes. Aujourd’hui, le citoyen fait son propre album et la rue est plus virulente que les rappeurs eux-mêmes. »

Royalistes

Plus catégorique encore, le rappeur Don Bigg a sorti en avril Mabghitch (« Je ne veux pas »), où il exprime son refus de toute récupération. Connu pour ses textes engagés, il dénonce en bloc la corruption, les élections truquées et certains manifestants du 20 février qui, selon lui, ne représentent pas le peuple. Pour Momo Merhari, directeur du festival de musiques urbaines L’Boulevard, la retenue des rappeurs n’est pas une surprise : « Très peu d’entre eux ont une vraie conscience politique. Sur un même album, on peut trouver un texte à la limite du fondamentalisme religieux et un autre qui appelle à l’ouverture. En fait, ils se contentent de dénoncer ce que tout le monde dénonce, comme la corruption ou la faillite de l’enseignement. Ils râlent, mais il n’y a pas de fond. »

S’il est rare de voir des rappeurs aller aussi loin que Lhaqed, c’est aussi parce qu’ils « se voient très mal attaquer le roi de manière frontale alors que celui-ci finance des festivals et qu’il se dit fan de la nouvelle scène, précise Boumehdi. D’ailleurs, je reçois des dizaines de maquettes de rappeurs qui écrivent à la gloire du roi ! » Une fois produits, financés et médiatisés, les rappeurs marocains sombreraient-ils dans un certain embourgeoisement ? « Pas du tout, répond Momo Merhari. Je connais beaucoup de petits groupes de musique urbaine qui ont reçu des dons du roi et qui ont participé aux premières marches du 20 février. » « Nous sommes royalistes et nous l’assumons, tranche le leader de H-Kayne. Je ne dis pas ça parce que j’ai peur ou pour me faire bien voir. Si j’avais une critique à émettre, je le ferais. » 

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